Cécile STROUK Paris
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Publié le 7 septembre 2019
Plongée dans la délicate dramaturgie de Nathalie Sarraute avec cette adaptation incarnée de « Pour un oui ou pour un non » proposée sur l’intimiste scène de la Manufacture des Abbesses.

C’est fou comme parfois (souvent ?), l’on fait d’un rien toute une montagne, et d’une montagne tout un rien. Quand les émotions se dérèglent, le monde part à vau-l'eau. Or, un dérèglement est si vite arrivé… Il suffit d’un « drame microscopique » pour exacerber les situations, les minimiser ou – pire – manifester ces deux humeurs en même temps. Avec sa pièce Pour un oui ou pour un non, Nathalie Sarraute aborde avec délice ces craquelures invisibles de la vie quotidienne qui, sans crier gare, se transforment un jour de terribles ressentiments.

Un homme, H1, annonce à l’un de ses amis les plus chers qu’il veut rompre avec lui. Il est catégorique et il estime avoir ses raisons. L’autre, H2, est décontenancé. Que se passe-t-il, soudain ? De quoi est-il accusé ? Rien, pas grand-chose. Juste une phrase qu’il a dite : « C’est bien… ça ». Ou plutôt le ton condescendant avec lequel il l'a dite. H1, par ailleurs connu de la Police pour être comme « celui qui rompt pour un oui ou pour un non », tient à officialiser cette rupture en présence de ses voisins. Dociles, ces derniers se prêtent à l’exercice, tout en s’étonnant de concert de ce procès sauvage.

Au final, de ce rien, de cette phrase dite à la volée sans conscience de son impact, se tisse peu à peu une toile de ressentiments terribles et de colère contenue. H1 se lance dans une diatribe nourrie d'anecdotes tellement obsolètes qu’elles se vident de leur légitimité. H2 se laisse attaquer jusqu'au moment où l'injustice de la situation lui devient intolérable. Il commence alors à sortir ses propres griffes. Lui aussi a des choses à dire, à reprocher, des doutes, des réserves et des critiques.

Drames de la vie quotidienne

Aux manettes de ce que Nathalie Sarraute nomme un « pré-dialogue », Tristan Le Doze. Metteur en scène qui a choisi d'alléger le réel pour donner plus de corps à cet échange, et en intensifier sa vérité nue. Sur scène, une seule chaise, une ampoule tamisée, un tapis de yoga et deux comédiens, Bernard Bollet et Gabriel Le Doze. Chez l’un, une voix sonore, un regard vaguement hagard et une gestuelle tendue. Chez l’autre, un flegme dans la voix, un regard cassé, et des gestes calmes, mesurés. Malgré quelques anicroches dans les échanges (c’était la première ce soir-là) et un jeu de lumières qui nous a semblé par moments imprécis, le duo propose une composition solide. Avec ce qu’il faut de tensions, de silence, de complicité et de rythme. La « matière psychique en mouvement » du texte de Sarraute est maîtrisée de bout en bout. Et l’heure passe en un souffle.

Pour un oui ou pour un non s’inscrit dans un cycle plus global qui rend hommage – sous forme de visite littéraire - aux écrits les plus fondateurs de Sarraute. Enfance bien sûr, mais aussi Mensonge, Elle est là et Isma. Autant de pépites théâtrales à (re)découvrir sur la scène de la Manufacture des Abbesses « pour ramener à la surface une part de nous-même ignorée ».

Paris Du 05/09/2019 au 23/11/2019 à Les jeudis, vendredis et samedis à 19h00 Manufacture des Abbesses 7 rue Véron, 75018 Paris Téléphone : 01 42 33 42 03. Site du théâtre  

Pour un oui ou pour un non

de Nathalie Sarraute

Théâtre
Mise en scène : Tristan Le Doze
 
Avec : Gabriel Le Doze, Bernard Bollet, Anne Plumet, Rémy Jouvin

Scénographie : Morgane

Lumières : Christophe Grelié

Durée : 1h00