Cécile STROUK Paris
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Publié le 5 août 2019
Lorsque l'on nous a proposé de participer à un festival d'humour et d'eau salée sur la cote atlantique française, nous avons hésité une micro-seconde : est-ce vraiment bien notre genre ? Puis, l'enthousiasme a pris le dessus, et nous avons dit oui. Plongée dans le monde merveilleux du rire.

Du jardin paisible d'où nous écrivons ce papier, les effluves enivrants de Humour et Eau salée persistent encore. Et ce, malgré les 48h qui nous séparent de la clôture de la trente-quatrième édition d'un festival géré par 70 « bénéloves » voués à ravir les papilles gustatives et cérébrales de 6 000 personnes. Parmi lesquelles des locaux originaires de Saint-Georges-de-Didonne – commune charentaise au nom rebondi où se déroulent les festivités ; des Royannais ; et bien sûr des touristes, agréablement surpris par la qualité, la richesse et la gratuité quasi-systématique d'un festival décidément très généreux.

Par son audace, ses effets de surprise, ses caricatures et ses dénonciations, cet événement estival est là pour nous rappeler la noblesse d'un genre trop longtemps déprécié. Loin de ne faire que frétiller les zygomatiques, l'humour provoque le déclic, la prise de conscience, la réflexion, et fait bouger les lignes de notre conscience. Voire « soigne le corps social », pour reprendre les termes exacts du malicieux et non moins talentueux Denis Lecat.

Directeur artistique du festival depuis 3 ans, ce dernier nous a concocté une programmation hétéroclite de haut vol : cirque, stand-up, one-woman/man show, fanfare, chanson française, exercice d’éloquence, atelier oratoire, apéro, feu d'artifice, etc. Avec, à la clé, une thématique unique : la cuisine et le cirque. Les liens qu’ils entretiennent, qu’ils n’entretiennent pas, leurs différences, leurs ressemblances, leurs points de frictions. Bref, tout ce qui peut les relier ou les séparer. Aux artistes d'en décider !

« L’humour est l’adrénaline des optimistes. »

Venons-en aux spectacles découverts durant cette semaine au bord de l'Atlantique. Si aucun ne nous a déçu, révolté ou agacé, quatre nous ont semblé tirer leur épingle du jeu. Le premier de par son ingéniosité : un championnat d’alpinisme. Mais pas n'importe lequel. Sur la page de Saint-Georges, JBen, artiste du sable, a dessiné à l'aide d'un bâton la Cathédrale Notre-Dame de Paris et la Tour Eiffel, avant de nous inviter à nous échauffer pour une séance d'alpinisme horizontal. Oxymore dont nous nous sommes empressés de percer le mystère…

Au pied de Notre-Dame, nous avons débuté notre ascension arachnéenne, en veillant bien à poser nos pieds sur les « prises » pour ne pas « tomber ». Car, grimper à même le sol n’est pas une mince affaire… Les muscles brûlants, le corps en sueur et le souffle court, nous sommes finalement arrivés en haut de Notre-Dame, où nous avons dû habilement contourner d'autres grimpeurs. Puis, portés par un souffle aventurier, nous avons utilisé la « tyrolienne » pour rejoindre la Tour Eiffel à la seule force de nos bras. La descente fut périlleuse mais réussie. [Si jamais ce paragraphe vous laisse dubitatif, allez jeter un œil au Facebook du festival : un drone a filmé nos exploits. Vous verrez, c’est vertigineux.]

« L’humour est la forme la plus saine de la lucidité. »

Ce même jour, à 11h31 pétantes, nous nous sommes rendus au parvis du Relais de la Côte de Beauté, près du Créa, siège culturel du festival, où une vague humaine avait déjà déferlé. Devant nous, trônait une « petite cuisine théâtrale » sur roues baptisée Au bon alexandrin. Au programme : des vers (poétiques) et de la cuisine, imaginés par la compagnie Azimuts. Trois personnages hauts en couleur : un batteur qui donne le ton ; un homme au timbre saisissant ; et une femme au langage percutant.

En un peu moins d’une heure, ils ont cuisiné une quiche en direct. Et surtout, en 5 actes. Pour donner du goût à leurs interstices culinaires, ils ont déroulé la recette en clamant des tirades légendaires - Molière, Corneille, Edmond Rostand, Barbara et bien d'autres. Ils se sont engueulés aussi, pour notre plus grand plaisir. Nous retenons notamment cette envolée féministe qui rappelle ô combien les rôles féminins au théâtre sont d’une pauvreté affligeante, alors que les hommes, eux… Bref, toujours cette même histoire d’inégalités à la peau désespérément dure. Le trio a improvisé aussi.

Lorsque la pluie s'est abattue sur nous, ils ont continué de plus belle, dans la joie et la bonne humeur, ne perdant pas une miette de leur verve (et du public). Bien que l'on ne puisse vous dire si la quiche avait ou non du goût (l'instinct - de survie ? - ayant déjà acculé plusieurs spectateurs à se jeter dessus), cette proposition fut, elle, un régal de justesse, d’humour et de lucidité.

L'humour : un noble art

Deux jours plus tard, nous avons foulé à pied les alentours de Saint-Georges jusqu’au parc de l’Estuaire. Un chemin de randonnée qui nous a tendrement hissé vers des falaises abruptement vertes, des horizons bleu céladon et une forêt sauvage. Conservée dans son jus, nous l'avons traversée pour rejoindre, parmi une flore accueillante, la roulotte de Meriem Menant, alias Emma la Clown. Quelques minutes plus tard, lorsqu'elle fit son entrée, nous avons été saisis par la captivante ambiguïté de son visage. Une part luminieuse à travers son nez rouge, ses lèvres moqueuses et ses pommettes enhardies ; et une part sombre à travers ce maquillage noir autour des yeux et cette lueur de méfiance - ou de fuite, peut-être - dans le regard.

Du haut de sa roulotte de fortune, elle s'est mise à dérouler son bottin botanique. Laurier, houx, tilleul, châtaignier, noyer, peuplier… Une encyclopédie exhaustive, vive et fleurie sur les arbres, leurs fonctions, leurs charmes, leurs sonorités et leurs branchages, qui fut surtout un prétexte pour faire étinceler sa singularité linguistique. Si vous voulez chatouiller vos oreilles, écoutez Emma la Clown sur France Culture, en attendant de la retrouver à la Salle Gaveau à la rentrée et bientôt dans RATURES, notre podcast.

« L’humour est presque toujours de la colère maquillée. »

Le lendemain soir, pour la clôture, Denis Lecat a choisi un final tout en force en invitant, sur la scène de Créa, Warren Zavatta. Zavatta ? Oui, le fameux clown. Pas celui auquel vous pensez, pas Achille, non. Son petit-fils. Son petit-fils maudit, devrait-on rajouter. Loin d’être le digne héritier de cette lignée circassienne de haute voltige, Warren crache sa Valda. Contre son grand-père, tyran domestique ; contre ses parents, qui l’ont biberonné au cirque jusqu'à l'écoeurement ; contre sa mère, qui n’a jamais su parler correctement le français ; contre son père, qui l’a forcé à épouser un destin qui n'était pas le sien ; contre les freaks, ces bêtes de foire consanguines. Bref, contre tout ce monde de mafieux-romanos.

C’est une thérapie, et il le sait. Pourtant, malgré les merveilles d'humour qu'il déploie pour mettre à distance ce lourd héritage, sa colère reste palpable. Rythme tonitruant, diatribe radicale, confessions intimes, numéros de cirque dévoilés,  fakirisme… Warren Zavatta dégage une énergie à la fois brutale, agressive, comique, fragile et abîmée qui ne le - et ne nous - laisse pas tout à fait indemne.

À l'insouciance que l'on pensait vivre en découvrant ce festival, nous sommes repartis avec des morceaux d'humanités salés, poivrés, relevés. Au goût rarement anodin et persistant, lui aussi.

Envoyée spéciale de Saint-Georges-de-Didonne (17)

L'humour : un noble art