L'air de rien
Cécile STROUK Paris
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Publié le 21 juin 2019
Exception faite à la règle : nous sommes allés voir un one-woman show. Celui de Camille Ricard, au Petit Palais des Glaces. Nous avons ri, puis ri jaune, puis douté l’air de rien, puis ri à nouveau. Une montage inégale de rire pour un spectacle qui aurait gagné à être moins genré.

À peine franchissons-nous la porte du Petit Palais des Glaces que nous entendons des éclats de rire. « Ça a commencé ? », demandons-nous au portier. Non. Enfin oui, mais non. Camille Ricard, que nous découvrons ce soir-là pour son spectacle L'air de rien, est déjà en scène. Avec un accent russe chaloupé et un costume d’hôtesse de l’air ample, elle accueille le public de quelques mots d’esprit qui laissent entrevoir le cynisme de son humour. Le public, lui, semble déjà conquis : des rires à gorge déployée résonnent d'un bout à l'autre de la salle, dans une vague cacophonique étonnante.

Noir, puis début officiel. Une heure de spectacle qui s'enchaîne à l'allure d'une F1. Camille Ricard construit son one-woman show autour de la métaphore filée d’un vol d’avion. Un vol avec de nombreuses turbulences, un plan de vol effrayant avec moult escales et un atterrissage à « Charles-de-Gaulle Étoile », des dépressions, des trous d’air. Bref, un vol risqué. Sinon, ce n’est pas drôle.

Cette structure scénique est un prétexte pour interpréter, au sein de ces temps de vol, une galerie de personnages plutôt désopilants. La confrontation entre une mère de famille arabe qui tente de défendre son fils accusé d’avoir volé un baiser à une jeune fille, et une mère bo-bio (bourgeoise & bio) pas si gaucho qu’elle ne voudrait le faire penser ; un politicien abscons et cocaïnomane qui enrobe sa vacuité dans des phrases insensées ; une autre femme arabe originaire de « Noisy-le-Sexe », victime des abus dictatoriaux de la téléréalité, qui voit sa vie de famille partir à vau-l’eau ; un spot publicitaire qui vante les mérites du Niqab en voix off ; une juge qui défend une pornographie éco-responsable pour « jouir juste » ; une sos-psy qui conduit les gens au suicide ; une présentatrice TV qui craque à force de couvrir des émissions de beauf ; et une maîtresse d’école au strabisme gênant qui promeut, par le truchement de ses élèves, le clitoris.

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Les points communs entre ces saynètes ? L’actualité, déjà. Camille Ricard inscrit ses propos dans un contexte chaud, polémique et actuel : #balancetonporcinet version école maternelle, ravages manipulatoires de la télé, fumisterie de la psychologie, méconnaissance criante des jeunes et des adultes du sexe féminin… Ensuite, les femmes arabes, om-ni-pré-sen-tes : 4 saynètes y sont consacrées, avec un humour certes ravageur mais qui dénote d’une obsession intriguante. Autre obsession : le sexe. En filigrane, en sous-texte, en sur-texte, en image, dans les gestes, dans les mots, dans ses clichés les plus hétéro-sexistes, les plus crades.

Au point que cet humour à la Bigard finit par faire échouer le rire. Ou faire rire jaune. Ou simplement, nous interroger sur les intentions réelles d’une telle salve de vocables centrés sur les attributs masculins. Et c'est pile au moment où nous commençons à douter que Camille Ricard nous rattrape avec une dernière saynète - enfin - féministe : un cours d’éducation sexuelle à des jeunes de banlieue qui n’ont rien saisi à la façon dont fonctionnent les femmes. Heureusement, une jeune cagole se charge d'éclairer les esprits en exposant une reproduction géante d’un tableau de Gustave Courbet[TE] - L’Origine du Monde - qui explicite, par une petite fenêtre placée sur le sexe féminin, l’emplacement et la fonction de ses organes génitaux.

Le feu d’artifice se poursuit lorsque Camille Ricard demande à deux personnes du public de mimer le mouvement d’un clitoris en train de se faire pénétrer, et lorsque cette dernière sort un clitoris rose en 3D - une espèce de god, ou plutôt de doigt d’honneur final à l’ignorance. À la sortie, celle que Camille Ricard présente comme sa compagne, sa femme, nous distribue un fascicule didactique dédié à la puissance du clitoris.

Malgré des propos qui semblent parfois être là pour plaire/parler à tout le monde - et notamment, aux hétérosexuels, Camille Ricard déploie un talent indéniable. D’imitatrice vocale, de fluidité corporelle, d’inventivité textuelle et d’énergie scénique. À découvrir donc, avec cette réserve qui pourra gêner les plus féministes.

Paris Le 19/06/2019 à 20h00 Petit Palais des Glaces 37, Rue du Faubourg du Temple, 75010 Paris  

L'air de rien

de Camille Ricard

Humour
Mise en scène : Camille Ricard
 
Avec : Camille Ricard
Durée : 1h00 Photo : © DR