Au détour d’un chemin
Cécile STROUK Niort
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Publié le 6 juin 2019
Découverte émue et joyeuse d’un festival itinérant en Haut Val de Sèvre (79) qui a plus de 20 ans. Mais qui, face à sa perte de vitesse, a choisi de changer d’identité pour diffuser un message d’une vérité éclatante : notre besoin viscéral d’histoires, celui d’en raconter et d'en écouter. Pour rêver, pour imaginer, pour se connecter à soi et aux autres.

Quel voyage de presse ! Champêtre, inattendu, improvisé. La totale. En plus, dans un département que nous connaissions à peine : le 79, le Haut Val de Sèvre et ses petits villages abandonnés, ses communes biologiques, ses habitants engagés et son festival annuel, Traverse!. Premier du nom car rebaptisé. Pendant vingt ans, cet événement itinérant dédié aux arts de la parole s’est fait appeler Contes en chemin, attirant une population locale dense mais, au fil des années, vieillissante.

Alors, pour dynamiser tout ça, le festival « a fait sa mue » en les traits d’un homme de là-bas, plutôt jeune, plutôt disruptif, plutôt féru de contes et plutôt inspiré : Nicolas Bonneau. Ce même homme que nous avions découvert avec plaisir quelques mois auparavant sur la scène du théâtre de Belleville pour une causerie sur les femmes en politique, Qui va garder les enfants. Aussi étions-nous ravis de le retrouver dans un contexte tout autre, près d'un chapiteau en plein coeur d'Azay-le-Brûlé. Un grand chapiteau de 300 places déposé au milieu d’une campagne verdoyante avec ça et là quelques roulottes écologiques, des toilettes sèches et un bar vantant les mérites d’une bière locale.

Rencontre avec Josette

Comme le rappelle Nicolas Bonneau au cours de son inauguration musicale, Traverse! est un festival « éco-responsable » : zéro plastique, zéro déchet. Ici, les verres sont consignés, les plats bios, les gâteaux moelleux, les tickets donnés puis rendus. Il faut dire que le département est très engagé dans l'assainissement de son territoire, notamment de ses eaux et de ses terres. En témoigne Josette, cette dame de 83 ans chez qui nous avons eu le plaisir de loger lors de notre première soirée à Pamproux, une commune voisine. Valeureuse, Josette était toujours debout à minuit lorsque nous sommes arrivés en catimini. Volubile, elle nous a bercés une bonne partie de la nuit de jolies histoires autour de son passé ainsi que de ses moults activités culturelles et associatives et nomades.

Chez Josette, tout est bio. Son éthique, son caractère, ses plantes, ses boissons, sa nourriture. Le lendemain matin, alors que la pluie bat son plein dans la mutique campagne, nous dégustons donc un pain bio, croquant et goûteux, sur lequel nous déposons du beurre et du miel bio. Après quelques heures à travailler sur notre ordinateur, à l’appui du wifi (Josette a besoin d’aller sur Internet pour ses sorties), nous accueillons Joël, un copain aux longs cheveux blancs et aux yeux rieurs, et Nicolas Bonneau en personne. Tous deux venus installer la véranda de Josette pour accueillir les quelque 50 personnes bientôt réunies pour la causerie que le directeur de Traverse! s'apprête à animer.

Au détour d’un chemin

Causerie linguistique

L’ambiance est joyeuse, la population âgée, gourmande et attentive. Tous tranquillement assis, nous écoutons pendant une heure suspendue Nicolas Bonneau nons raconter toutes sortes d’histoires autour de son parcours de comédien, de ses ratures, de ses rencontres, de ses voyages, de ses ouvrages, de protestantisme, de son goût pour les faits divers et la sorcellerie, et de ses coups de coeur. Il murmure, il susurre, il surprend, il emporte. Il a l’hypnotisme du (ra)conteur qui aime semer le trouble entre le réel et l’imaginaire.

À lui seul, Il fait résonner la parole de Yannick Jaulin, découvert la veille au soir sur la scène du chapiteau : un conteur hors pair lui aussi, qui manie la langue avec émotion, relief et incisivité. Son spectacle, il le dédie à ces 6000 langues régionales oubliées, méprisées, raillées et qui pourtant portent en elles une infinie richesse. Celle de raconter, à travers leurs sonorités, leurs aspérités et leur étrangeté, la France d’en bas, d’à côté, d’en haut et d’ailleurs. Pour faire résonner encore plus fort sa parole, il défend avec aisance et humour sa propre langue maternelle aux côtés d'un musicien hors pair, Alain Larribet. Un berger parti sillonner le monde en quête de vibrations. Il en est revenu avec une musique bien à lui, tissée d'instruments à vents, de percussions et d'une tessiture émouvante. La salle est saisie, ensorcelée, attristée par la prise de conscience aigüe de la disparition du patois.

De l'Irlande aux US

Retour chez Josette, où une abondante nourriture nous attend, florilège de spécialités locales (charcuteries, rillettes de canard, fromages de chèvre), de tartes et de salades. Quelques temps après ce festin, nous retournons près du chapiteau, une bière à la main pour écouter une lecture d’exil racontée par un migrant afghan dans un anglais impeccable et traduit, en parallèle, par Nicolas Bonneau. Suite à ce bref frisson, nous nous retrouvons projetés dans l’Irlande des années 1930 avec An Irish Story, remarqué avec délectation au théâtre de Belleville il y a quelques semaines de cela. Le régal est intact. Même qualité de jeu, même fluidité, même justesse. Et un public à nouveau conquis. Au bar ensuite, nous prenons quelques minutes pour dévorer un mijoté de porc autour d’un verre de rouge, dans un froid grelottant.

Nous rentrons fissa dans le chapiteau refroidi par un public retourné au chaud chez lui, pour assister au dernier spectacle de notre traversée : Mes nuits avec Patti (Smith). Un hommage sonore et graphique à la déesse du rock, à sa subversion, à son génie, interprété par Fannytastic. Une artiste-fan qui chante Patti, la raconte, la traduit, la dessine, s’y substitue, la transcende, l’immortalise, à travers une présence joueuse et charismatique, une voix puissante et un coup de crayon bédéaste. Nous fredonnons sur notre siège, frissonnons de nos propres réminiscences avec Patti et s'étonnons d'aimer encore autant ses messages humanistes : People have the Power, encore dans nos têtes.

Traverse! est une promesse, un espoir, une rencontre qui nous relie, avec une infinie simplicité, à notre capacité - finalement intarissable - à nous émerveiller.

à propos...

Compléter: Nicolas Bonneau : http://www.ruedutheatre.eu/article/3452/sortie-d-usine/

                                         http://www.ruedutheatre.eu/article/4030/qui-va-garder-les-enfants/

                                          http://www.ruedutheatre.eu/article/3959/inventaire-68/

 

  Photo : © Michel Hartmann