Un Ennemi du peuple
Noël TINAZZI Paris
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Publié le 22 mai 2019
Dans sa mise en scène de la pièce méconnue d'Ibsen, "Un ennemi du peuple", Jean-François Sivadier fait de la scène de l'Odéon un grand barnum politique. Nicolas Bouchaud se coule avec délectation dans le rôle du lanceur d'alerte qui défend la vérité envers et tous.

Et pan dans le mille ! En coproduisant avec une foule d'autres institutions et en programmant Un Ennemi du peuple, pièce méconnue d'Ibsen (1883), les responsables de l'Odéon tapent dans le mille des maux de notre époque. Pollution des eaux, déni des autorités sanitaires et politiques, cynisme des décideurs économiques qui privilégient l'intérêt à court terme, opportunisme des médias et des populistes qui caressent le peuple dans le sens du poil, hypocrisie de la bourgeoisie qui couvre les calculs mesquins sous le voile du bien commun, isolement et neutralisation de ceux qui disent la vérité, taxés d'irresponsables...

Avec cette pièce en forme de bombe, Ibsen, qui réglait quelques comptes avec ses compatriotes norvégiens et avec le consensus social mou, avait vu juste et loin. Jean-François Sivadier le suit jusqu'au bout du bout de sa démonstration/dénonciation, érigeant le lanceur d'alerte qui en est le sujet en héraut de probité quasi christique, sacrifié sur l'autel du bien-être général.

Loin de faire de cette matière plutôt abstraite une pièce à thèse, le metteur en scène en fait une comédie truculente, un vaudeville survolté, un grand barnum qui laisse place à l'improvisation  - et parfois au cabotinage -  des acteurs suscitant le rire autant que l'indignation. Au risque d'étirer cette pièce en cinq actes (près de trois heures sans entracte) et de forcer un peu le trait, laissant au finale le public, souvent pris à partie, abasourdi par une avalanche de péripéties et de harangues enflammées.

Avec un plaisir non dissimulé Nicolas Bouchaud mouille - littéralement - sa chemise dans le rôle de Thomas Stockmann, médecin dans l'établissement thermal qu'il a fondé, dans sa petite ville natale, avec son frère, Peter (Vincent Guédon) qui le dirige. Le décor a beau tenir tout entier dans le salon de la maison du docteur, l'eau qui apporte la prospérité à la ville est partout présente sur scène : sur le plancher, surface glissante mettant à mal l'équilibre des acteurs (et symboliquement celui du public), sur les parois formées de rideaux de plastique aux reflets changeants comme ceux d'un aquarium, dans les petites fontaines d'intérieur qui rafraîchissent l'atmosphère à défaut de la détrendre, dans les glaçons géants qui pleuvent des fenêtres en guise de représailles.... Au fil de l'action fertile en retournements (de situations et de vestes), ce salon se transforme en salle-à-manger où le généreux docteur et son épouse Katrine (accorte Agnès Sourdillon) tiennent table ouverte, en ring de boxe, en arène bourdonnante, en club de la presse ou en tribune politique tonitruante.

Au début tout va bien. Tout le monde se félicite de la prospérité apportée à la ville par le bon docteur. Mais celui-ci est préoccupé. Pris d'un doute à la suite d'incidents sanitaires isolés, il a fait procéder à des analyses sur la qualité de l'eau, analyses dont il attend fébrilement les résultats. Quand ceux-ci tombent, le doute n'est plus permis : l'eau est contaminée par une bactérie mortelle. Il faut donc de toute urgence changer le système hydraulique urbain.

Majorité compacte

Tous, autour du docteur, se laissent aisément convaincre de ses raisons, son épouse et sa fille Petra, institutrice, le journaliste (hâbleur Sharif Andoura), l'imprimeur tout en rondeurs (Stephen Butel) représentant les petits propriétaires, son beau-père, le tanneur pollueur et manipulateur bien nommé Morten Kill (étonnant Cyril Bothorel) se délectant quant à lui du scandale. Tous, sauf le directeur, bardé de certitudes, qui met en garde contre les coûts de l'assainissement entraînant selon lui la ruine inéluctable de la collectivité.

Et tous de se laisser tout aussi aisément retourner, désavouant le docteur et ses funestes prédictions. Celui-ci, persuadé au début de bénéficier du soutien de ce qu'il nomme, non sans mépris, la "majorité compacte" va devoir déchanter. Dans la scène pivot de la pièce où il improvise une réunion publique, il réalise que ladite majorité a tourné casaque. Piqué à vif, le docteur - et l'acteur qui l'incarne - échappant à tout (auto)contrôle  - se met à déverser sur le public - celui de l'Odéon - un déluge d'injures, d'imprécations, de noms d’oiseaux, et de conclure en les traitant de "veaux".

Oui, le docteur Stockmann - et l'acteur qui l'incarne - sont vraiment ingérables !

Paris Du 10/05/2019 au 15/06/2019 à 20h Odéon Théâtre de l'Europe Place de l'Odéon Téléphone : 01 44 85 40 40. Site du théâtre

Tournée 2019-2020
8 au 12 octobre 2019 : Lille - Théâtre du Nord
16 au 20 octobre 2019 : Chatenay-Malabry - Théâtre Firmin Gémier / La Piscine
5 au 10 novembre 2019 : Lyon - Les Célestins
14, 15 novembre 2019 : Dunkerque - Le Bateau Feu
19 au 21 novembre 2019 : Théâtre de Caen
26 au 28 novembre 2019 : Clermont-Ferrand - La Comédie
4, 5 décembre 2019 : Perpignan - L’Archipel
10 au 20 décembre 2019 : Théâtre National de Strasbourg
7 au 9 janvier 2020 : Angers - Le Quai

Réserver  

Un Ennemi du peuple

de Henrik Ibsen

Théâtre
Mise en scène : Jean-François Sivadier
 
Avec : Sharif Andoura, Cyril Bothorel, Nicolas Bouchaud, Stephen Butel, Cyprien Billing, Vincent Guédon, Jeanne Lepers, Agnès Sourdillon

Traduction : Eloi Recoing
Collaboration artistique : Nicolas Bouchaud, Véronique Timsit
Scénographie : Christian Tirole, Jean-François Sivadier
Lumière :
Philippe Berthomé
Costumes : Virginie Gervaise
Son : Eve-Anne Joalland

Durée : 2h50 Photo : © Jean-Fançois Fernandez