Michel VOITURIER Lille
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Publié le 18 mai 2019
Une femme qui a perdu la vue durant sa très prime enfance va la recouvrer à l’âge mûr grâce à l’obstination amoureuse de son mari et à la chirurgie d’un médecin. Mais ce qu’elle voit, désormais, lui apparaît moins intéressant que ce qu’elle imaginait auparavant.

Avec un minimum d’objets et d’effets, la metteure en scène et comédienne Julie Brochen redonne vie à « Molly Sweeney», cette pièce étrange de l’Irlandais Brian Friel (1929-2015). Le lieu est un espace de pénombre. Il comprend un piano à usage de bar, huit chaises, des tabourets, des bouteilles et des verres. A l’intérieur, un pianiste, deux comédiens chanteurs, une actrice.

Le triangle de base de l’histoire (Julie Brochen, Olivier Dumay, Ronan Nedelec) excelle à nous introduire dans la pensée et la transmission des perceptions des personnages. De la sorte apparaissent les motivations des uns et des autres et les points de vue personnels : le cadeau d’une nouvelle vue que le mari désire offrir à sa femme, l’acceptation de celle-ci par amour pour lui, l’occasion pour l’ophtalmologue de redorer son blason médical. La présence d’un pianiste (Nikola Takov), non pas personnage mais musicien extérieur à la pièce, ne perturbe pas la représentation en tant que telle car, outre de jouer avec grande sensibilité, il offre des mimiques et des postures corporelles dignes d’un véritable acteur.

L’importance de nos cinq sens devient une source de réflexion que leur usage coutumier a fini par occulter. La difficulté de changer de manière d’exister s’y ajoute, interpellant nos facultés à nous adapter dès lors que l’univers que nous avons construit autour de nous nous a menés à des comportements confortables acquis et pratiqués comme s’ils étaient immuables.

L’écriture de l’auteur avive l’intérêt du spectateur. La pièce entrecroise trois monologues qui parfois se chevauchent pour raconter l’histoire du bouleversement intervenant dans l’existence du trio et chamboulant celle de la femme. Ce tissage verbal compose une trame où la musicalité des mots s’apparente à celle d’une musique de chambre et s’accommode fort avec les lieders chantés par les deux hommes, d’autant que ces airs (Beethoven, Britten), si l’on ignore leur langue originelle, n’ont, pour le spectateur unilingue, d’autre sens que leur apport mélodique.

La perte des repères familiers et habituels menant vers un basculement dans le désarroi est un thème récurrent chez Friel. Même s’il s’applique généralement à l’identité socio-politique de l’Irlande, il s’adapte aussi, comme dans cette pièce, à l‘individu. La version condensée qu’en donne la Cie des Compagnons de Jeu en perd sans doute un peu de sa subtilité.

Molly S
Lille - Petite salle Du 15/05/2019 au 25/05/2019 à 19h sa di 16h Théâtre du Nord 4, Place du Général de Gaulle Téléphone : 03 20 14 24 24. Site du théâtre Réserver  

Molly S

de Brian Friel

Théâtre
Mise en scène : Julie Brochen
 
Avec : Julie Brochen (comédienne), Olivier Dumait (comédien ténor), Ronan Nédélec (comédien baryton), Nikola Takov (pianiste)

Traduction : Alain Delahaye
Adaptation : Julie Brochen
Collaboration à la mise en scène : Colin Rey
Scénographie, costumes : Lorenzo Albani
Lumières : Louise Gibaud

Durée : 1h Photo : © Franck Béloncle  

Production : Les Compagnons de Jeu

Lire : Brian Friel, Molly Sweeney,