Le voyage de G. Mastorna
Noël TINAZZI Paris
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Publié le 18 avril 2019
Marie Rémond porte à la scène du Vieux-Colombier « Le Voyage de G. Mastorna », d’après le scénario d’un film jamais abouti de Federico Fellini. Un emboitement vertigineux de mises en abyme servi par une équipe d’acteurs formidables.

Faire d’un échec une source de créativité, d'un film manqué un objet scénique inédit qui en entrelaçant théâtre et cinéma mêle les enjeux d’un spectacle à faire à ceux d’une pièce qui se joue. Original et ambitieux, le projet de Marie Rémond reprend le scénario d’un film jamais abouti de Federico Fellini, Le Voyage de G. Mastorna, dans la deuxième salle de la Comédie française, au Vieux-Colombier. Servi par les formidables acteurs de la troupe, certains jouant plusieurs rôles du film, le spectacle est un emboîtement vertigineux de mises en abyme. Celle de la crise existentielle que traverse le personnage de Mastorna, confronté à la mort, avec celle de Fellini lui-même, qui se met à douter de tout, à commencer par sa capacité à mener à bien le projet. Et celle des acteurs sur lesquels se répercutent les doutes du réalisateur, à commencer par l’acteur Marcello Mastroianni qui joue Mastorna. Avec deux pans de narration : celui du réalisateur au travail, dirigeant ses acteurs sur le plateau, et celui d’incursions dans la fiction proprement dite élaborée par Fellini.

En 1965, au mitan de la vie et au sommet de sa carrière après deux oscars et une palme d’or à Cannes pour La Dolce Vita, Fellini veut renouveler radicalement son inspiration : il décide d’explorer l’au-delà. Ce sera le sujet du scénario d'un film retraçant l'odyssée de Giuseppe Mastorna, double du réalisateur, violoncelliste de renommée internationale qui, mort dans un accident d’avion, se retrouve dans une monde encore plus absurde que le terrestre. Privé d’identité, perdu dans un labyrinthe kafkaïen où il croise des personnages resurgis de son passé, submergé par l’angoisse, il est renvoyé comme une chiffe de bureaux de renseignements en halls de gare sans jamais arriver nulle part ni aboutir à rien.

Entraîné dans l’aventure par le maestro, son producteur Dino De Laurentiis engage des sommes considérables, notamment pour les décors pharaoniques qui ont commencé à être construits. Et les répétitions de s’enclencher. Mais, à mesure que les bouts d’essai se réalisent, le doute s’empare du réalisateur, très superstitieux, sous l’influence de son gourou qui lui enjoint de ne pas tenter de percer le mystère de l’au-delà. Tant et si bien que le film ne verra jamais le jour. Mais il va ressurgir tout au long de sa carrière à venir et se matérialiser finalement en 1992 dans une bande dessinée réalisée avec le dessinateur Milo Manara. 

Des copies des vignettes de cette BD s'affichent les côtés de la scène du Vieux-Colombier où le dispositif bifrontal adopté rend compte de la sensation d’enfermement du personnage pris en étau par les spectateurs. Pour  son adaptation, Marie Rémond, entourée de Thomas Quillardet et Aurélien Hamard-Padis, a plongé dans une abondante documentation, livres, lettres, témoignages, et documentaires, dont Le Bloc-Notes d’un cinéaste, tourné pour la télévision, où Fellini revient deux ans après le desastre dans les ruines du décor. Fruit d’un long travail préparatoire qui a fait place à l’improvisation des acteurs, le spectacle tend à réduire progressivement la frontière entre la fiction proprement dite de Mastorna et celle de la préparation du tournage. S’estompent aussi les frontières entre l’acteur et le personnage qu’il incarne.

Mission impossible

Sur le plateau, parsemé de quelques éléments de décors (dont un bout de l’aile d’avion du crash initial), Fellini, joué par Serge Bagdassarian très stressé, est omniprésent, entouré de sa fidèle et très patiente collaboratrice Liliana Betti (Jennifer Decker). Le démiurge ne se contente pas de filmer mais se mêle de tout, des costumes, des maquillages, des intonations des acteurs… Malgré la disponibilité et le professionnalisme des comédiens, Fellini jamais satisfait, englué dans ses  crises d’angoisse, ses rêves nocturnes et de noires prémonitions, sombre peu à peu dans une crise existentielle. Au-delà des tensions et des mille incidents quotidiens, il finit par devenir lui-même le principal obstacle à la réalisation du projet qui lui tient tant (trop) à cœur.

Inévitablement, l’onde de choc gagne peu à peu les acteurs qui s’interrogent sur le désir du réalisateur. Particulièrement Marcello Mastroianni, campé par Laurent Lafitte plus vrai que nature, qui se demande ce que l’on attend de lui. Dans un moment de crise particulièrement aigüe, qui marque le climax de la pièce, il menace de jeter l’éponge. Mais, comme toujours, il revient finalement dans le jeu. Encore plus désemparée semble Giovanna, l’actrice campée par Georgia Scalliet, extraordinairement ductile, figure de la femme fellinienne, chargée de la mission impossible de « tout incarner ».

Malgré la tonalité générale très sombre, le spectacle s’achève sur une note plus claire. Les acteurs prennent le pouvoir et jouent en roue libre des scènes de cette fiction qui dans la réalité n’ont jamais été jouées. Juste retour des choses pour les comédiens, ceux de l’époque et ceux d’aujourd’hui.

Paris Du 28/03/2019 au 05/05/2019 à 20h30 Comédie Française-Théâtre du Vieux-Colombier 21 rue du Vieux-Colombier, 75006 Paris Téléphone : 01 44 39 87 00/01. Site du théâtre

19h les mardis, 15h les dimanches

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Le voyage de G. Mastorna

de Marie Rémond d'après Federico Fellini

Théâtre
Mise en scène : Marie Rémond
 
Avec : Alain Lenglet, Serge Bagdassarian, Nicolas Lormeau, Georgia Scalliet, Jérémy Lopez, Jennifer Decker, Laurent Lafitte, Yoann Gasiorowski

Traduction : Françoise Pieri
Adaptation : Marie Rémond, Thomas Quillardet et Aurélien Hamard-Padis
Scénographie : Alban Ho Van
Costumes :
Marie La Rocca
Lumière : Jérémie Papin
Son : Dominique Bataille
Film : Avril Tembouret
Maquillages et coiffures : Cécile Kretschmar
Collaboration artistique : Thomas Quillardet

Durée : 2h Photo : © Vincent Pontet