L'amour en toutes lettres
Cécile STROUK Paris
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Publié le 18 avril 2019
L’amour, sous ses formes les plus nues, les plus culpabilisées, les plus vraies, actuellement au Théâtre de Belleville. À travers les mots d’inconnu.e.s qui ont eu le courage de confier leur vie domestique à cet abbé Viollet - rédempteur autant que punisseur. Une idée de Didier Ruiz, mise en voix par dix comédien.e.s.

Vous l’aurez sans doute compris, notre passion du moment, c’est le Théâtre de Belleville. Après l’adaptation réussie de Pinter puis le coup de foudre pour An Irish Story, nous voilà à nouveau assis sur les sièges confortables du théâtre, toujours dans les rangs du fond. Pour mieux observer, pour mieux griffonner de petites notes avec notre plume sans déranger les voisins. Si les dernières créations vues sur cette même scène se distinguaient par une élégante simplicité scénographique, ici, le minimalisme est de mise. Le plateau est nu. Aucun objet, aucune musique, aucune fioriture. En préambule, Didiez Ruiz, le metteur en scène, nous explique le projet : une lecture de 10 lettres écrites dans la France des années 1930 par des femmes et des hommes catholiques pratiquants à l’Abbé Violet. Des correspondances anonymes inspirés d'un livre de Martine Sevegrand qui racontent, en filigrane, les névroses engendrées par le chimérique mariage entre foi et sexualité.

La voix du corps

Après quelques applaudissements intrigués, une femme fait son entrée. Elle élève la voix pour raconter son histoire, celle d’un mari qui ne la touche pas, celle d’un désir qui, à force d’être consumé dans son seul fantasme, la flétrit. Cinq minutes suspendus dans le silence profond du théâtre, entrecoupé par quelques classiques quintes de toux des spectateurs. Puis, arrive des coulisses un homme et son désir coupable pour les jambes des garçons, son mal-être, sa frustration, sa culpabilité, sa condamnation, sa mortification. Plus tard, un autre homme qui avoue n’aimer que les hommes, alors qu’il ne rêverait que d’une chose : connaître les femmes, mais son corps l’en empêche. Une autre femme qui craint que le seul baiser de son amant ne la mette enceinte.

Une autre qui dénonce la main violeuse de l’Église, qui s’immisce dans un lit conjugal qu'elle ne connaît pas. Une autre encore qui souffre des saillis continus d’un mari impétueux, dépassés par un appel des sens impossible à combler par ailleurs. L’affection entre époux est condamnée à cette époque. Dans son traité sur le mariage, l’Abbé Violet explicite bien que mari et femme doivent se considérer comme frères et soeurs, à l’exception des moments de reproduction. Cet abbé, justement - cet arlésien qu’on ne voit jamais - est celui à qui toutes ces personnes, les unes après les autres, se confient dans des effusions tour à tour portées par l’incompréhension, le doute, la colère et la souffrance. Toutes et tous tentent d’expier des fautes qui n’en sont pas, écrasés sous le joug de l'impétueuse culpabilité chrétienne. Coercitive, destructrice, annihilante.

Désir genré

Ce qui saisit dans cette pièce, outre la qualité littéraire et historique des lettres, c'est l'interprétation pudique des comédiens et des comédiennes. Tous drapés dans leurs vêtements - costumes pour les hommes, robes pour les femmes - ils prêtent une voix habitée aux personnages qu’ils incarnent depuis… 20 ans. Eh oui, la force de L’amour en toutes lettres est d’avoir été jouée plus de 700 fois, dans les endroits les plus improbables, par une troupe fidèle et dévouée. Deux décennies de jeu pour que chacun.e s’approprie sa lettre, ses phrase, ses mots, ses virgules, ses respirations. Une lettre à soi. Quelque chose d’émouvant s’en dégage, encore plus lorsque l’on parvient à lire sur les visages une réelle tristesse, un réel désespoir ou une réelle pudeur.

Notre seul regret - phénomène d'ailleurs trop répandu - est de ne pas avoir eu la chance d’entendre des lettres de femmes elles aussi en prise avec leurs désirs homosexuels. Aucune sur les 6 témoignages de femmes, contre deux parmi les quatre hommes sur scène. Regrettable déséquilibre. Encore une fois, l’homosexualité appartient aux hommes, les femmes, elles, sont confinées à leur rôle de mère et d’épouse visitée par leur mari désirant. Or, nous osons croire que l’homosexualité féminine existait bel et bien dans les années 1930, même chez les Catholiques les plus ferventes. À quand une réelle visibilité de TOUS les désirs féminins ?

Paris Du 08/04/2019 au 28/05/2019 à Les lundis à 21h15 et les mardis à 19h15 Théâtre de Belleville 94 rue du Faubourg du Temple, 75011 Paris Téléphone : 0148067234. Site du théâtre  

L'amour en toutes lettres

de D'après "L’Amour en toutes lettres" de Martine Sevegrand (Editions Albin Michel)

Théâtre
Mise en scène : Didier Ruiz
 
Avec : Myriam Assouline, Brigitte Barilley, Xavier Béja, Nathalie Bitan (en avril), Laurent Claret (en mai), Marie-Do Fréval, Isabelle Fournier, Isabel Juanpera, Laurent Lévy, Marie-Hélène Peyresaubes, Thierry Vu Huu

Adaptation Silvie Laguna, Didier Ruiz

 

Durée : 1h00 Photo : © Emilia Stéfani-Law  

Réalisation La Compagnie des Hommes
Production
Emilie Raisson
Diffusion, communication
Mina de Suremain
Logistique et comptabilité
Lisa Lescoeur
Contact presse
Nicole Czarniak