Apocalypse bébé
Cécile STROUK Paris
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Publié le 15 mars 2019
Actuellement au Théâtre Paris-Villette, une adaptation truculente du roman de Virginie Despentes  - « Apocalypse Bébé », Prix Renaudot 2010 - mise en scène par Selma Alaoui avec des comédien·ne·s très inspiré·e·s.

Virginie Despentes est partout ! Et ça ne risque pas de s’arrêter avec le succès fracassant de sa trilogie Vernon Subutex, bientôt sur le petit écran avec, dans le rôle principal, Romain Duris. Nous l'avions vue une fois sur scène, en vrai, au Festival Les Émancipées à Vannes pour une lecture sonore d’un texte de Pier Paolo Pasolini au côté de sa complice Béatrice Dalle. C’était en 2017. Sa timidité légère, compensée par une rage de dire, de transmettre, de faire passer des messages, nous avons touchés. On se souvient également du mouvement de sa main, qui scandait ses phrases avec fermeté et détermination.

La Hyène

Virginie Despentes est un monde à elle-seule, un être iconoclaste qui parle à toutes (ou presque) les féministes. À bien y réfléchir, elle est assez proche de son personnage romanesque récurrent : la Hyène. Une « gouine » cinquantenaire au corps sculpté qu’on appelle en urgence pour résoudre des enquêtes. Voix rocailleuse, pratiques guerrières, mœurs libérées, langue bien pendue. C’est elle qui mène la danse dans l’adaptation de Apocalypse bébé, découverte hier sur la scène du Théâtre Paris-Villette. Grâce à un flair inouï qu’elle a dû développer au fil d’une vie vécue sans concession, elle parvient à résoudre une affaire au prime abord ardue : retrouver une jeune adolescente paumée de 15 ans, qui s’est évaporée dans la nature sans laisser de trace.

Avec un sens inégalé de la formule (et notamment ses diatribes contre le monde « putride » de l’hétérosexualité), la Hyène mène cette investigation extravaguante au côté de celle qui aurait dû la mener seule : une jeune détective un peu gauche, Lucie Toledo, jouée par Mélanie Zucconi. Deux femmes que tout oppose : l’une forte, l’autre fragile ; l’une audacieuse, l’autre pudibonde. Malgré tout, un duo efficace où chacune, quelque part, donne à l’autre de sa folie ou de sa raison. Elles s’équilibrent.

Délicieux clichés

En face d’elles, une galerie de personnages ubuesques : la grand-mère d’abord, bourgeoise pincée qui commandite l’opération de retrouver sa petite-fille ; le père, séducteur lâche et égoïste obsédé par le succès en déclin de ses livres ; la mère, femme cupide et abandonnique ; un cousin à la verve poétiquement anarchique ; trois adolescents dépassés par la bêtise de leur âge ; les potes de la Hyène, tous défoncés à la coke et accros au sexe trash…

Des vrais personnages au sens étymologique, voire jungien, du terme : des masques d’acteurs, des caractères avec des personnalités fortes, subtilement caricaturales et dans lesquels toute la société peut se retrouver. C’est ça surtout qui est fort chez Virginie Despentes : elle sait s’adresser à tout le monde, sans exception. Les bourgeois, les prolos, les bobos, les homos, les trans, les clodos.

Apocalypse-moi

Road theater

Mais il ne faudrait pas que l’écriture jouissive de Despentes prenne toute la place dans ce papier. Louons donc la réussite de cette adaptation scénique du sixième roman de Despentes, vainqueur du Prix Renaudot en 2010. C’est un véritable spectacle de théâtre (et non pas pièce), qui parvient à capter notre attention du début à la fin ; un road movie euphorisant où les scènes s’enchaînent sans temps mort, avec rythme et sur une bande-son dont on salue au passage la qualité.

Le décor lui aussi est dynamique avec des tréteaux mobiles qui servent à toutes sortes de scènes, de grands rideaux qui tombent, brillent ou sur lesquels sont projetées les images des deux villes phares de cette pièce (Paris et Barcelone). Sans compter les comédien.e.s, très bien installé.e.s dans leurs rôles - rôles au pluriel car, hormis les deux détectives, tous jouent plusieurs personnages.

Nous pensons notamment à Éline Schumacher et à la riche palette de son jeu, tour à tour provocateur, mutin, combattant, anarchiste, fragile ; à Achille Ridolfi, aussi drôle quand il fait l’adolescent ou qu’il distribue des churros qu’émouvant quand il chante ; ou encore à Maude Fillon, à la voix suave et aux déplacements bien sentis. Pour ne citer qu’elles·eux.

On félicite enfin Selma Alaoui pour avoir choisi d’adapter avec autant de justesse cette œuvre chaude, intense et tonique qui, reconnaît-elle, « est venue tranquillement teinter mon imaginaire pour s'imposer à moi comme matière à un spectacle. »

Paris Du 12/03/2019 au 28/03/2019 à Mardi, mercredi, jeudi à 20h / Vendredi à 19h00 / Samedi à 20h00 / Dimanche à 15h30 La Villette 211, avenue Jean Jaurès (Parc de la Villette) Téléphone : 01 40 03 72 23. Site du théâtre  

Apocalypse bébé

de D'après un roman de Virginie Despentes

Théâtre
Mise en scène : Selma Alaoui (Collectif Mariedl)
 
Avec : Maud Fillion, Ingrid Heiderscheidt, Nathalie Mellinger, Eline Schumacher, Achille Ridolfi, Aymeric Trionfo, Mélanie Zucconi

Scénographie, costumes : Marie Szersnovicz

Création lumière : Simon Siegmann

Création sonore : Guillaume Istace, David Defour

Dramaturgie, vidéo : Bruno Tracq

Assistanat à la mise en scène : Amel Benaïssa, Jeanne Dailler

Direction technique : Rémy Brans

Conseil vidéo : Arié Van Egmond

Conseil artistique : Émilie Maquest, Coline Struyf

Durée : 2h00 Photo : © Lou Hérion  

Création : Collectif Mariedl
Coproduction :Théâtre de Liège, Théâtre Varia / Bruxelles, Théâtre de Namur, le Manège.Mons
Soutien : Fédération Wallonie-Bruxelles / Service Théâtre,  Centre des Arts scéniques
Partenariat de coproduction, actions pédagogiques : les 4 Centres Dramatiques de la Fédération Wallonie-Bruxelles

Lire : Viriginie Despentes, Apocalypse Bébé, Paris, Grasset, 2010

Comparer : http://www.ruedutheatre.eu/article/3557/apocalypse-bebe/