YSTERIA
Cécile STROUK Bordeaux
Contact
Publié le 9 mars 2019
Découvert au festival de la Mousson d’Été, Gérard Watkins revient avec une nouvelle création brillante, savante et drôle sur un sujet qui l’est beaucoup moins : l’hystérie. Une grande réussite portée par cinq comédien·nes talenteux·ses.

Cela faisait longtemps que nous n’avions pas ressenti un tel plaisir. Nous ne parlons pas de plaisir intellectuel : celui-là, il est plutôt fréquent. Non, nous parlons d’une autre sorte de plaisir, plus complexe et plus précieux : le plaisir mêlé de l’esprit, du cœur et du corps. En même temps, ce n'est pas une si grande surprise pour connaître déjà un peu le travail enivrant de Gérard Watkins…

Nous avons découvert ce dramaturge et metteur en scène franco-anglais à la Mousson d’Été, festival théâtral auquel nous nous rendons chaque année pour découvrir de nouveaux talents de la dramaturgie contemporaine. C’était en 2016 pour Scène de violences conjugales, un drame à la Bergman sur la déségrégation inéluctable du couple.

Trois ans plus tard, nous retrouvons cette même énergie géniale, à la différence près que cela se passe sur la vaste scène du Théâtre National de Bordeaux Aquitaine et que cela parle d’hystérie, cette « interminable histoire du sexisme », comme le note très justement Gérard Watkins dans le dossier de presse. Imaginée en résidence à Bordeaux à partir de recherches commmunes, d’improvisation, d’écriture de plateau et d’écriture solo, Ysteria fait mouche. Le résultat ? Un voyage onirico-psychanalytique dans le dédale mystérieux de l’hystérie.

Définition hystérique

À l’époque déjà, Hippocrate avait répertorié plusieurs « maladies de femmes » dont une intimement liée aux entrailles, à la matrice, à l’utérus. Il a fallu attendre le XVIIIème siècle pour voir apparaître le mot sous la forme que nous lui connaissons aujourd’hui : hystérie. Longtemps perçue comme une dégénérescence utérine, puis comme une possession du diable, ce n’est qu’au XIXème siècle qu’un médecin, Paul Briquet, l'envisage non comme une maladie physique mais mentale : « névrose de l'encéphale dont les phénomènes apparents consistent principalement dans la perturbation des actes vitaux qui servent à la manifestation des sensations affectives et des passions ».

Le neurologue Charcot étoffe ensuite cette théorie en attribuant à l’hystérie une dimension psychogénétique. À la fin du XIXème, Freud et Breuer reprennent le flambeau en envisageant la piste d’une causalité psychotraumatique et un traitement cathartique, l’hypnose. Plus tard, Freud précise sa pensée en ne parlant plus simplement d’hystérie, mais « d’hystérie de conversion. »

C’est de cette hystérie-là qu’il est question dans la pièce. En tout cas, c'est le terme que les trois médecins emploient sur scène pour désigner le mal qui ronge deux de leurs patients. Un jeune homme et une jeune femme qui, tous deux, ont été soudainement frappés par une paralysie de la main. Lui, en plein service à Pizza Del’Arte, et elle, juste avant son mariage. Ces deux cas d’école, à la verve inspirée malgré leur air simplet, plongent le trio médical dans les affres d’une réflexion sans fin sur une maladie trop protéiforme pour être saisie.

Sublimer l’hystérie

Gérard Watkins choisit de représenter ces formes multiples de l'hystérie par des immixtions héroïco-fantastiques au sein même de la trame principale de Ysteria qui se déroule dans un centre de… disons, bien-être psychanalytique. Plusieurs tableaux oniriques se succèdent par intermittence pour montrer les absurdes interprétations que les êtres humains ont faites de cette maladie. D’abord, une femme, de Cro Magnon sans doute, prise d’un désir violent d’accoucher alors même qu’elle n’est pas enceintre ; un mari ne sachant quoi faire si ce n’est faire appel à une espèce de chaman pour la libérer de ce démon intérieur ; une Inquisition qui punit une traîtresse aveugle accusée d’avoir réduit le sexe d’un homme…

Humour fou

Délicieusement délirantes et sonorisées, ces scènes sont plongées dans une certaine pénombre pour marquer la rupture avec la lumière diaphane du centre médical ; chaque comédien.ne porte des costumes qui parviennent à les transmuer tour à tour en mystiques, en illuminés, en sorcière, en fous, en prêtre incantatoires. Au cours de ces instants loufoques qui créent une respiration salvatrice au regard de la gravité du sujet, ils s’en donnent à cœur joie. Avec une maîtrise corporelle, une fluidité vocale remarquable et un humour indéniable. C’est drôle, parfois même hilarant, et ce rire-là est libérateur : il libère le corps (féminin) de toutes ces punitions ancestrales dont il est victime, il persiffle cette désespérée domination masculine.

Plus la pièce avance, plus les comédien.nes prennent de l’ampleur, de la confiance, de l’espace et affirment leur talent : désopilant pour Julie Denisse, enraciné pour David Gouhier, agile pour Clémentine Menard, tragi-comique pour Malo Martin et boulevarsant pour Yitu Tchang. Les temps de parole sont équilibrés ; les dialogues vifs et enrichissants ; l’atmosphère bienveillante et décalée ; et certaines scènes anthologiques. Notamment les scènes d'hypnose, particulièrement prenantes, et celle de la constellation familiale qui s'achève en délire orgiaque hilarant et hyper-signifiant. Parce que oui, dans le théâtre de Gérard Watkins, rien n’est laissé au hasard. Tout a un sens, une portée, un lien.

Bref, c’est brillant. Esthétiquement et philosophiquement.

Cécile Strouk, envoyée spéciale à Bordeaux

Bordeaux Du 07/03/2019 au 16/03/2019 à Mar à Ven 20h / Sam à 19h Théâtre National Bordeaux Aquitaine TNBA 3, place Renaudel Téléphone : 05 56 33 36 80. Site du théâtre   Paris Du 21/03/2019 au 14/04/2019 Théâtre de la Tempête Cartoucherie, route du Champ-de-Manœuvre, 75012 Paris Téléphone : 01 43 28 36 36. Site du théâtre  

YSTERIA

de Gérard Watkins

Mise en scène : Gérard Watkins
 
Avec : Julie Denisse, David Gouhier, Malo Martin, Clémentine Menard, Yitu Tchang

Lumières : Anne Vaglio

Création sonore : François Vatin

Régie générale : Frédéric Plou

Costumes : Lucie Durand

Concept Sol : Pierre-Guilhem Coste

Durée : 2h15 Photo : © Pierre Planchenault  

Production : Perdita ensemble, compagnie
Coproduction :Théâtre national de Bordeaux en Aquitaine
Soutien ; Fonds Sacd Théâtre, du Fijad (Fonds d’Insertion pour jeunes Artistes dramatiques) Drac et Région PACA, Arcadi Île-de-France, Adami, Spedidam
Résidence de création : Théâtre Paris-Villette
Coréalisation : Théâtre de la Tempête.