La Double Inconstance
Noël TINAZZI Paris
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Publié le 7 mars 2019
Dans sa mise en scène de « La Double Inconstance », Philippe Calvario met en évidence la vision sombre des rapports humains selon Marivaux, prérévolutionnaire dans ses aspects sociaux. Percutant, le spectacle est servi par un savoureux sextuor d’acteurs.

Sentimental, fleur bleue,  Marivaux ? Allons donc ! Tout dans La Double Inconstance (1723) témoigne au contraire d’une vision très lucide et même impitoyable des relations humaines en général, et amoureuses en particulier. C’est du moins ce que relève avec brio la mise en scène au couteau de Philippe Calvario qui, sous la forme d’un rite d’initiation, déroule d’une seule traite, sans entracte ni temps mort, cette comédie en trois actes qui met les sentiments à l’épreuve comme dans un laboratoire avec cobayes humains. Dans le respect de la langue merveilleuse de Marivaux, le metteur en scène orchestre la machination diabolique mise en place par un aristocrate qui, avançant par degrés et sans coup férir, aboutit à la destruction finale d’un jeune couple de paysans, innocents amoureux qu’il pervertit par la puissance du verbe et de l’argent.

Donc, un prince de pure convention, que Marivaux n’a même pas pris la peine de nommer, s’est mis en tête d’obtenir la main (et même l’amour) d’une jeune paysanne, Sylvia, éprise d’un jeune homme de son village, Arlequin. Sans la forcer (comble de la perversité) mais en la faisant tout de même enlever dans son palais. Pour la convaincre, il dispose de trois atouts humains qui vont le seconder dans son œuvre de corruption : sa « conseillère », Flaminia, experte en jeux de séduction, la sœur d’icelle, la coquette Lisette, et son valet Trivelin. Comme si ce trio de choc ne suffisait pas, le Prince ajoute le sel supplémentaire du travestissement : il se déguise en officier au charme modeste auquel Sylvia n’est pas insensible.

La vie de château

Suprême rafinement dans la perversité, les moyens employés pour pervertir chacun des deux paysans ne sont pas identiques. Mais, quoiqu’ils résistent au début tous les deux avec la même énergie, ils se laissent peu à peu vaincre, chacun  s’appuyant sur les petites trahisons de l’autre pour s’émanciper à son tour de cet amour d’enfance. Sylvia, elle, est piquée dans son orgueil, ulcérée de s’entendre attribuer un charme « rustique », auquel elle n’entend pas être réduite. Quant à Arlequin, il est surtout attiré par les plaisirs de la vie de château promis par le Prince en guise de compensation et incarnés par l’affolante Flaminia. La victoire du couple de corrupteurs formé par le Prince/Flaminia sur celui des paysans Sylvia/Arlequin constitue le climax de la pièce, victoire claironnée par Luc-Emmanuel Betton qui, dans le rôle de l'aristocrate, joue d’une belle voix de contre-ténor baroque.

Avec cette mise en scène très aboutie, Philippe Calvario va au-delà de l’innocente féérie shakespearienne dont il se réclame, celle en particulier du « Songe d’une nuit d’été », abordant un théâtre social aux accents clairement prérévolutionnaires. L’opposition entre les deux mondes de l’aristocratie et de la paysannerie est matérialisée sur scène par le mur végétal luxuriant qui ferme le plateau. Mur à travers lequel passent tour à tour les personnages,  descendant par un degré vers l’avant-scène, la cour du château au sol policé où se nouent toutes les intrigues. S’ils ont perdu en innocence en franchissant malgré eux ce mur, les paysans ne sont pas pour autant assurés de connaître l’ascension sociale qu'on leur a fait miroiter, éphémères jouets des caprices de nantis.

Formée d’une belle palette de personnalités, la distribution est homogène et soudée : Maud Forget fait preuve d’un bel abattage en Sylvia, Petit Chaperon rouge se jetant dans la gueule du grand méchant loup. Guillaume Senton, que l’on retrouve après «Edmond », campe un Arlequin très physique,  la danseuse et chorégraphe Sophie Tellier une irrésistible et flamboyante Flaminia, Alexiane Torres une Lisette impayable. Philippe Calvario, quant à lui, joue (en alternance avec Roger Contebardo) un Trivelin vif argent.

Paris Du 05/03/2019 au 20/04/2019 à 20h30 Théâtre 14 20 avenue Marc-Sangnier, 75014 Paris Téléphone : 01 45 45 49 77. Site du théâtre

Les mercredi et jeudi à 19h
Matinée :  samedi à 16h

Réserver  

La Double Inconstance

de Marivaux

Théâtre
Mise en scène : Philippe Calvario
 
Avec : Luc-Emmanuel Betton, Philippe Calvario ou Roger Contebardo, Maud Forget, Sophie Tellier, Guillaume Sentou, AlexianeTorrès

Dramaturgie : Emanuele de Luca

Scénographie : Alain Lagarde

Lumière : Bertrand Couderc

Costumes : Coline Ploquin

Son : Christian Chiappe et Guillaume Léglise

Durée : 2h Photo : © Pascal Victor/ArtcomPress

Comparer: version de Demeyère : http://www.ruedutheatre.eu/article/3985/la-double-inconstance/

                   version de Rabeux : http://www.ruedutheatre.eu/article/3799/la-double-inconstance-ou-presque/