Noël TINAZZI Paris
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Publié le 21 février 2019
Le texte à chaud de Elfriede Jelinek, « Am Königsweg », sur l’élection de Trump est exacerbé par la mise en scène survitaminée de Falk Richter, servie par une troupe de comédiens à l’énergie sidérante.

La nuit même où Donald Trump était élu président des États-Unis, Elfriede Jelinek se lançait  frénétiquement dans l’écriture de sa nouvelle œuvre,  Am Königsweg (Sur la voie royale). Une pièce politique où l’auteure autrichienne, prix Nobel de littérature 2004, s’interroge sur cette aberration : comment  l’élection du nouveau roi (dont le nom n’est jamais prononcé), qui est le problème et non la solution à la crise, a -t-elle été possible ? Comment avons-nous été tous (auteure et public compris) assez aveugles pour laisser venir au pouvoir ce Super Ubu et de ses homologues porteurs de la peste qui nous a tant coûté par le passé ? Et pourquoi avons-nous été (et sommes-nous) impuissants à empêcher ce violent retour de bâton de l’histoire qu’est le national populisme, ce choix du pire en croyant l’éviter ?

Avec la démesure et le sens de la provocation qu’on lui connaît, Falk Richter, le metteur en scène très en vue du Deutsches SchauSpielHaus de Hambourg, s’est emparé de ces interrogations lancinantes pour en faire un spectacle inouï. Un show tonitruant conçu comme une parodie de l’auto-mise en scène de Trump, qui outre celui de roi porte ici les  titres de champion, vainqueur, guide, triomphateur, père, mâle, sauveur, dieu.... En trois heures trente (avec entracte) le spectacle (en allemand surtitré) tient  du cabaret et du jeu de massacre, du reality show minable, du freak show queer et du spectacle de marionnettes avec une alternance de blagues débiles et de questionnements historiques, sociologiques, économiques… pointus.

Youtubeuse survoltée

Sélectionnant des blocs de textes qui tracent le fil thématique de l’œuvre de Jenlinek, dits par les acteurs dans des monologues enflammés, Richter a intercalé des songs, tirés du répertoire pop ou créés, des vidéos (sur les violences du monde passées et présentes), des séquences dansées. Le tout interprété avec une vitalité sidérante par les huit comédiens de la troupe dans un décor de carton-pâte kitschissime. Reviennent en leit-motiv les harangues de la comédienne Idil Baydar, youtubeuse survoltée qui, sur la scène ou du balcon de L’Odéon, interpelle le public, crée le malaise, sur la question du racisme ordinaire notamment et les relents du colonialisme.

C’est Elfriede Jelinek (incarnée par une actrice) qui introduit le spectacle, faisant son entrée en prophétesse aveugle, saignant de la bouche et des yeux, telle le prophète Tirésias désignant Œdipe comme le responsable de la peste qui sévit dans Thèbes. En filigrane se lit la position très déstabilisante de Jelinek : toute tentative de rejeter sur le nouveau roi, au même titre que sur Œdipe, la responsabilité de la crise, est retournée contre l’accusateur comme une question.

Ajoutant un déluge d’images au maelström de sons et de voix se déversant à flots bouillonnants sur le public, le spectacle requiert une solide énergie également de la part des spectateurs. Et la nécessité pour le public français d’être accroché aux surtitres gâche un peu la partie.

Am Königsweg 
Paris Du 20/02/2019 au 24/02/2019 à 19h30 Odéon Théâtre de l'Europe Place de l'Odéon Téléphone : 01 44 85 40 40. Site du théâtre Réserver  

Am Königsweg 

de Elfriede Jelinek,

Théâtre
Mise en scène : Falk Richter
 
Avec : Idil Baydar, Benny Claessens, Matti Krause, Anne Müller, Ilse Ritter, Tilman Strauß, Julia Wieninger et Frank Willens

Décor : Katrin Hoffmann
Costumes : Andy Besuch
Lumière : Carsten Sander
Vidéo design : Michel Auder, Meika Dresenkamp
vidéo : Antje Haubenreisser, Alexander Grasseck
Composition et musique : Matthias Grübel
Dramaturgie : Rita Thiele
Son : André Bouchekir, Hans-Peter Gerriets, Lukas Koopmann

Durée : 3h30 Photo : © Arno Declair