Fanny et Alexandre
Noël TINAZZI Paris
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Publié le 12 février 2019
Julie Deliquet porte à la scène Richelieu de la Comédie-Française "Fanny et Alexandre", le chef d’œuvre filmé d’Ingmar Bergman. Une mise en abyme du théâtre et du bonheur de l’illusion théâtrale.

Cent après sa mort, Ingmar Bergman entre au répertoire de la Comédie française par la grande porte, celle de la salle Richelieu. Pas de meilleure consécration pour le créateur qui se qualifiait avant tout comme homme de théâtre et qui est surtout connu pour son œuvre cinématographique. A charge pour Julie Deliquet, animatrice du Collectif In Vitro, de diriger la plus ancienne troupe de théâtre au monde en osant ce que Bergman lui-même n’avait pas fait :  porter sur cette scène Fanny et Alexandre, l’autofiction où il a mis beaucoup de lui-même et qui fait figure de testament.

Après Vania, d’après Tchékhov, sur la scène moderne de la Comédie-Française du Vieux-Colombier, la jeune metteuse en scène accède au saint des saints de la Salle Richelieu. Et n’est pas intimidée le moins du monde par ses ors et velours. Ni par la troupe fournie (une vingtaine de comédiens) qu’elle dirige et à laquelle elle tend un miroir dans ce spectacle où est mise en abyme la puissance du théâtre. Spectacle au long cours (2h45 avec un entracte) qui célèbre la vraie/fausse vie d’une famille de théâtreux et la puissance de l’imagination. Pas intimidée non plus par les spectateurs, les impliquant dans l’action via les acteurs qui s’adressent directement à eux à plusieurs reprises, leur faisant franchir le fameux quatrième mur, vieux rêve des dramaturges .

De Fanny et Alexandre, le public ne connaît que le film d’Ingmar Bergman (1982), immense fresque sur une dynastie de gens du théâtre en Suède, Les Ekdahl, au début du XXème siècle. Il sait moins que le film fut d’abord un roman puis une série télévisée de 5h avant de passer au grand écran raccourcie de  près de moitié. Plutôt que de transposer cette saga telle quelle à la scène, Julie Deliquet a puisé dans les trois étapes de sa conception pour en dégager les lignes de force autour de la matrice qui est la célébration de la magie du théâtre (en tant que lieu et en tant que troupe) et l’impossibilité de vivre loin de lui une vie digne de ce nom. Avec une méthode bien à elle qui laisse la place à l’improvisation des comédiens, elle a découpé le spectacle en deux parties pourvues chacune de moments d’une extrême intensité, dans le plaisir comme dans la souffrance. Des pics d’émotion auxquels les comédiens donnent parfois une note suraigüe, gage de vérité superflu.

Dans ce spectacle très ambitieux, fruit d’un travail minutieux avec ses deux collaboratrices, Florence Seyvos et Julie André, Julie Deliquet fait montre d’une maestria indéniable à réaliser une fusion non seulement entre la troupe des Ekdahl et celle de la Comédie-Française, mais aussi entre 1907 où se situe l’action et aujourd’hui où elle se joue. Et à transformer de longs plans-séquences du film en scènes dialoguées d’une extrême vivacité. Avec des ellipses et une grande économie de moyens matériels, un même décor (ou absence de décor) pouvant servir à des scènes très différentes.

A partir d’un texte existant, elle entraîne les comédiens dans une création collective, sur les lieux mêmes de leur travail, rendant visibles les cintres, les machinistes, les costumes, et tous les éléments du décor (réduit à sa plus simple expression) qui ont déjà servi dans d’autres productions. Telle la malle qui est celle de La Tempête, de Shakeaspeare, montée récemment, et qui a son rôle à jouer dans le dénouement de cette pièce-ci. Mais, pour les rôles-titres, plutôt que des enfants difficiles à diriger sur la scène d’un théâtre, la metteuse en scène a choisi des « adulescents », joués par les dernières recrues du Français : le très physique Jean Chevalier et la charmante Rebecca Marder, la plus jeune pensionnaire engagée depuis Isabelle Adjani.

Scènes débordantes de sève

Tout commence dans une atmosphère joyeuse. Une fête de Noël organisée dans les coulisses du théâtre et regroupant autour d'Helena Ekdahl (Dominique Blanc, impériale), veuve du fondateur de la  lignée,  ses trois fils, leurs femmes, leurs enfants, les servantes ainsi que les acteurs de la troupe désormais dirigée par Oscar (Denis Podalydès tel qu’en lui-même), époux de la belle actrice Émilie (ravissante Elsa Lepoivre). Débordantes de sève, les scènes sur le vif qui s’enchainent ensuite culminent avec la mort d’Oscar alors qu’il est en train de répéter comme acteur et metteur en scène la  fameuse scène du spectre d’Hamlet. Une vraie séquence d’anthologie où Denis Podalydès, impayable, s’empêtre dans son costume ridicule qu’il finit par jeter, ce qui occasionne un numéro de comédie hilarant.

Les enfants n’échappent pas à la règle familiale, eux aussi gagnés par le virus de la scène, qui cachés la nuit dans le théâtre, jouent Hamlet en ombres chinoises. Ce qui leur donne l’occasion de saisir un visage insoupçonné de leur grand-mère, la matriarche, qui se croyant seule avec son amant révèle une nouvelle passion amoureuse.

Beaucoup plus sombre, la deuxième partie forme comme l’envers de cet Éden théâtral, la chute du paradis des artistes. La vie est en effet devenue un enfer pour Fanny et Alexandre depuis qu’à la mort de leur père, leur mère a décidé d’abandonner son métier d’actrice et la direction de la troupe qu’il lui avait confiée pour vivre enfin sa vraie vie (décision dont elle fait part au public). Mal lui en prend car elle a jeté son dévolu sur l’évêque Edvard Vergerus, pasteur puritain cruel et retors (Thierry Hancisse, terrifiant) qui mène un jeu pervers dans sa maison-prison avec la collaboration active de sa sœur, vieille fille frustrée corsetée dans la bonne conscience (saisissante Anne Kessler).

La passion, Emilie la vivra mais pas sous la forme envisagée. Car elle ne pourra rester longtemps indifférente aux véritables tortures que son nouveau mari inflige à son fils. A défaut de tout autre recours, le garçon, qui veut devenir acteur, n’a d’autre ressources  que celles fournies par son imagination. La fiction pour s'échapper du réel et se réconforter. Et se persuader que tout cela « n’est que du théâtre ».

le 13 février 2019 à 13:55
De : Bahloul Daniel Titre : Fanny et Alexandre Bonjour, Une erreur s’est glissée dans l’article sur Fanny et Alexandre. Bergman, né en 1918 et mort en 2007, ne peut entrer au Français cent ans après sa mort. Bien à vous, B.D
Paris Du 09/02/2019 au 16/06/2019 à 20h30 Comédie Française, Salle Richelieu 1 Place Colette, 75001 Paris Téléphone : 08 25 10 16 80. Site du théâtre

Matinées à 14h

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Fanny et Alexandre

de Ingmar Bergman

Théâtre
Mise en scène : Julie Deliquet
 
Avec : Véronique Vella, Thierry Hancisse, Anne Kessler, Cécile Brune, Florence Viala, Denis Podalydès, Laurent Stocker, Elsa Lepoivre, Julie Sicard, Hervé Pierre, Gilles David, Noam Morgensztern, Anna Cervinka, Rebecca Marder, Dominique Blanc, Julien Frison, Gaël Kamilindi, Jean Chevalier, Noémie Pasteger, Léa Schweitzer

Traduction : Lucie Albertini et Carl Gustaf Bjurström
Version scénique : Florence Seyvos, Julie Deliquet et
Julie André
Scénographie : Éric Ruf et Julie Deliquet
Costumes : Julie Scobeltzine
Lumière : Vyara Stefanova
Musique originale : Mathieu Boccaren
Collaboration artistique : Julie André
Assistanat à la scénographie : Zoé Pautet

Durée : 2h45 Photo : © Brigitte Enguérant, coll. Comédie-Française