Noël TINAZZI Paris
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Publié le 1er février 2019
A l’Opéra Bastille, le metteur en scène Dmitri Tcherniakov enlève toute grandeur à l’immense fresque musicale de Berlioz, « Les Troyens ». La distribution musicale sauve le spectacle.

C’est peu dire que Dmitri Tcherniakov actualise Les Troyens et démystifie l’opéra chef d’œuvre de Berlioz (1863). De cette immense fresque lyrique qui, malgré les coupures, se déploie sur plus de cinq heures (dont deux entractes), il fait un drame familial et humain, un avatar de la guerre de Troie (et de la guerre tout court). La grandeur mythologique de l’épopée écrite par Virgile dans L’Énéide et mise en musique par Berlioz (auteur aussi du livret) est évacuée par l’enfant terrible de la mise en scène d’opéra.

Celui-ci n’a de cesse de ramener les héros à leur dimension de créatures humaines, à en faire des grands blessés de la vie familiale et sociale, ballottés au gré d’évènements qui les dépassent et sur lesquels ils n’ont pas prise. Cette vision apporte sa pierre à la malédiction qui pèse sur le grand œuvre que Berlioz ne vit jamais dans son intégralité et qui dut attendre 1921 pour être joué en France. Pour célébrer son trentième anniversaire, l’Opéra Bastille boucle la boucle avec ce premier opéra qui y fut donné et abonde ainsi dans le sens de modernité à tout crin et de scandale à tout bout de champ associé depuis sa création à cette maison.

Au moins doit-on reconnaitre au metteur en scène provocateur une certaine pédagogie. Des bandeaux défilant comme sur les écrans des chaînes d’infos en continu expliquent l’action quand c’est nécessaire (ça l’est souvent) et donnent un rapide CV des protagonistes (qui sont nombreux, une bonne vingtaine sans parler du chœur au grand complet). Avec pour seul atout une direction des acteurs-chanteurs très précise, la mise en scène et la scénographie (signée aussi Tcherniakov) creuse le contraste entre les  deux grandes parties de l’opéra :  «La Prise de Troie » et « Les Troyens à Carthage ».  

D’abord, donc, l’épilogue du siège de Troie par les Grecs avec le fameux épisode du cheval géant, leurre "offert" à la ville. De ce cheval on ne verra pas la queue, fût-elle de bois, mais un ville moderne en guerre, déserte, avec ses immeubles meurtris qui font penser à Beyrouth. Dans son ventre, la ville cache le cocon du pouvoir, un bunker très stylé et surprotégé (dans tous les sens du terme) où se terre la famille royale, imperméable aux bruits de la rue.

Réunis autour du couple des parents Priam/Hécube, le noyau au pouvoir veut croire à la victoire finale et n’écoute rien des avertissements visionnaires de Cassandre, fonçant tête baissée vers la catastrophe annoncée. Énée, gendre du roi, a beau vouloir la paix à tout prix, quitte à ouvrir la ville aux Grecs, la roue du destin est mise en branle et Troie va se disloquer très spectaculairement (avec force bruits de scène). A charge pour Énée de la faire renaitre en fondant une nouvelle ville (la future Rome) qui relèvera l’honneur perdu de la patrie.

Grands traumatisés

Deuxième partie : Énée au fil de ses pérégrinations sur la Méditerranée atterrit à Carthage, dans « un centre de soins en psycho-traumatologie pour victimes de guerre ».  Autant dire, un décor impersonnel avec ses chaises et tables de cantine où la reine Didon, venue de Tyr, a elle-même échoué, déplorant le meurtre de son mari. On a donc affaire à deux grands traumatisés qui s’adonnent aux activités proposées par la maison pour se reconstruire : gym, ping pong, jeux de rôle...  Sous les yeux des autres patients et du personnel très intéressés par la question, Didon et Énée se découvrent une passion ravageuse. Mais l’appel du destin (et des voix d’outre-tombe) sera le plus fort, et le Troyen repartira pour d’autres  aventures (sur une autre chaîne ?)  tandis que Didon, abandonnée, se suicidera aux anxiolytiques. On ne saurait mieux détruire un mythe !

Dieu merci, la direction de Philippe Jordan restitue, malgré l’acoustique détestable de la salle, le lyrisme et l’émotion évacués par la mise en scène. Le chef est secondé en cela par les Chœurs de l’Opéra de Paris, très présents tout au long du spectacle et toujours admirables. Et par une distribution vocale de premier choix. Bien qu’étant handicapés par leur origine étrangère et leur français empâté, le couple des deux (anti)héros se tirent magnifiquement du lyrisme échevelé où les entraîne Berlioz.

La mezzo-russe Ekaterina Semenchuk, tragédienne accomplie, incarne une Didon déchirante. Pour sa part, le ténor Brandon Jovanovich campe un Énée au timbre séduisant. Ensemble ils composent un duo  « Ô nuit d’ivresse et d’extase infinie… » d’anthologie. Mais il faut aussi citer Stéphanie d’Oustrac, farouche Cassandre,  Aude Extrémo, touchante Anna (sœur de Didon), Stéphane Degout, impérieux Chorèbe (fiancé de Cassandre), Cyrille Dubois, charmant Iopas (poète de la cour de Didon)… et la kyrielle de seconds rôles qui font de cet opéra un vrai drame shakespearien.

Les Troyens
Paris Du 25/01/2019 au 12/02/2019 à 18h Opéra Bastille 130, rue de Lyon Téléphone : 08 92 89 90 90. Site du théâtre Réserver  

Les Troyens

de Hector Berlioz

Opéra
Mise en scène : Dmitri Tcherniakov
 
Avec : Stéphanie d’Oustrac, Michèle Losier, Véronique Gens, Brandon Jovanovich, Stéphane Degout, Christian Helmer, Thomas Dear, Paata Burchuladze, Jean-Luc Ballestra, Tomislav Lavoie, Jean‑François Marras, Sophie Claisse, Ekaterina Semenchuk, Aude Extrémo, Cyrille Dubois, Bror Magnus Tødenes, Christian Van Horn, Bernard Arrieta

Direction musicale : Philippe Jordan
Décors : Dmitri Tcherniakov
Costumes : Elena Zaytseva
Lumières : Gleb Filshtinsky
Vidéo : Tieni Burkhalter
Chef des chœurs :  José Luis Basso

Durée : 5h10 Photo : © Vincent Pontet