Michel VOITURIER Valenciennes
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Publié le 28 janvier 2019
Dix récits entrecroisés, superposés pour clamer la joie d’être vivantes même après des affrontements, des rejets, des violences. Dix jeunes métisses pour qui la France est la seule patrie et qui affirment leur vitalité contagieuse.

La scène, sol et lointain, est blanche. Écran géant qui montrera des images fixes ou mobiles en guise de toile de fond. Ce lieu accueille dix jeunes femmes qui témoignent. C’est ainsi que cela commence : une personne et un micro. Puis une autre. On se dit que les monologues vont se succéder en une sorte de document théâtre qui aurait aussi bien été radiophonique.

Par bonheur, Ahmed Madani est un vrai metteur en scène. Très vite, il bouscule ce qui n’allait pas tarder à être un défilé potentiellement ennuyeux et monotone. Il est vrai que les jeunes femmes – naguère étrangères au théâtre – ont une telle personnalité que ce qu’elles lui ont confié lors d’ateliers préparatoires est une formidable leçon de vie qu’elles auraient été incapables de transmettre si leur parole n’était pas libérée de contraintes stéréotypées, sociétales ou culturelles.

Alors, dans leurs vêtements facétieusement colorés, elles laissent les mots jubiler ou émouvoir, elles dansent, elles gesticulent, elles chantent. Elles dégagent une énergie explosive, un entrain venu de l’intérieur, une certitude qui balaie les ostracismes, les tabous, les fausses pudeurs. La langue, le français, retrouve la parole avec clarté, réalisme, précision, gourmandise. Ce n’est pas vraiment un jeu d’actrices ; c’est l’expression d’un vécu revécu devant un public. C’est une sincérité devenue spectacle drôle, attachant, touchant, festif.

 

De la lumière intérieure comme éclairage public

Pourtant rien n’est éludé des obstacles traversés. Le quasi ghetto de certains quartiers, les racismes au quotidien, les différences culturelles clivantes, les interdits coutumiers. Il est question aussi du viol et de l’excision. Des moments qu’il faut affronter, des combats qu’il faut mener, de la volonté qui aide à dépasser, tous sont racontés loin de la moindre dramatisation factice. Ils expriment une vérité à admettre sans verser du côté de la haine, de la rancœur, de l’obsession d’une quelconque revanche. Ils sont le pendant négatif – hélas apparemment inévitable –  aux éléments positifs qui ont balisé le vécu.

C’est un professeur de lettres qui initie à la culture et ouvre à d’autres visions du monde que celles restreintes de la famille. Une famille qui, parfois, possède la lucicité d'encourager sa descendance à s'incrire dans l'avenir plutôt que dans la nostalgie du passé. C’est l’influence de la télé pour imiter ou au contraire contester. C’est l’audace de relativiser des valeurs qui ne correspondent pas à la réalité démocratique occidentale.

C’est l’apprentissage de l’affirmation de soi et celui, utilitaire, de se donner les moyens de se défendre contre la violences liées au rejet, au mépris, aux communautarismes. C’est l’acquisition d’une langue permettant de communiquer clairement. C’est l’acceptation de son corps, de ses différences pour s’affirmer en tant que personne humaine unique, égale aux autres en tant qu’individualité.

Comment ne pas sortir de ce spectacle formellement inventif, espiègle et lumineux, avec un plaisir partagé, une certitude que rien n’est inéluctable. Que la bienveillance qui est au fond de chaque être est capable de démanteler les incompréhensions, les malentendus, les atavismes fallacieusement entretenus par des propagandes ou idéologies sclérosées. Que vivre ensemble appartient à l’humanité dans tous les sens de ce mot. On repart empli d’un optimisme non de théorie mais de proximité.

F(l)ammes
Valenciennes Du 15/01/2019 au 17/01/2019 à 20h Le Phénix BP 39-F-5931 Valenciennes Cedex Téléphone : 03 27 32 32 32. Site du théâtre Réserver  

F(l)ammes

de Ahmed Madani

Théâtre
Mise en scène : Ahmed Madani
 
Avec : Anissa Aou, Chirine Boussaha, Laurène Dulymbois, Dana Fiaque, Yasmina Ghemzi, Maurine Ilahiri, Anissa Kaki, Haby N’Diaye, Nina Muntu, Inès Zahoré

assistante à la mise en scène Karima El Kharraze
regard extérieur Mohamed El Khatib
création vidéo Nicolas Clauss
création lumière et régie générale Damien Klein
création sonore Christophe Séchet
chorégraphie Salia Sanou
costumes Pascale Barré et Ahmed Madani
coaching vocal Dominique Magloire et Roland Chammougom
régie son Solange Fanchon et Jérémy Gravier (en alternance)
régie lumière Didier Boulland, Arnaud Delaumeni et Damien Klein (en alternance)

Durée : 1h45 Photo : © François-Louis Athénas  

administration et production Naia Iratchet
diffusion et développement Isabelle Boiro-Gruet
production Madani Compagnie
en coproduction avec Le Théâtre de la Poudrerie à Sevran, Le Grand T théâtre de Loire-Atlantique, L’Atelier à spectacle – Scène conventionnée de l’Agglo du Pays de Dreux, La CCAS, Fontenay en Scènes à Fontenay sous Bois, l’ECAM au Kremlin-Bicêtre
avec le soutien de La Maison des métallos, Le Collectif 12 à Mantes-la-Jolie, La MPAA à Paris, La Ferme de Bel Ébat à Guyancourt, La Maison des Arts et de la Culture de Créteil, le Commissariat Général à l’Egalité des Territoires, le Conseil départemental de Seine-Saint-Denis, le Conseil départemental du Val-de-Marne dans le cadre de l’aide à la création et ARCADI Île-de-France

Lire : Ahmed Madani, Illumination(s) - F(l)ammes, Arles, Actes Sud, 2017, 120 p.