Noël TINAZZI Paris
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Publié le 25 janvier 2019
L’Opéra Garnier fait redécouvrir l’oratorio biblique mélancolique et majestueux d'Alessandro Scarlatti « Il Primo omicidio », servi par René Jacobs. Le metteur en scène Romeo Castellucci crée des tableaux d'une grande beauté plastique mais parfaitement abscons.

Une précision en préambule : Il Primo omicidio (en français « Le Premier homicide ») est un oratorio. Donc plus un rituel religieux qu’un spectacle d'opéra, une œuvre baroque inscrite au programme de la Contre-réforme catholique qui veut exalter en la rendant sensible l'œuvre de Dieu. Si la lecture musicale de René Jacobs, qui a tiré de l’oubli cet oratorio créé à Venise en 1707, est limpide, celle du metteur en scène Romeo Castellucci n'est pas d'une simplicité... biblique et pulvérise ses records d’obscurité. D’une grande beauté, à son habitude, les tableaux qu’il compose seul (il signe aussi les décors, les costumes et les lumières) offrent une sorte d'évidence plastique. Mais la lecture du programme est plus que jamais indispensable sinon à la compréhension du moins à l’approche de son point de vue qui voit dans cet oratorio un jeu de rôle où des enfants rejouent perpétuellement le drame biblique des origines.


D'une progression dramatique sensible dans la musique, le spectacle met en jeu quatre personnages - le couple originel Adam/Ève, leur cadet Abel, son aîné, Caïn - et deux "voix" personnifiées sur scène - celle de Dieu, le bien, et celle de Lucifer, le mal. Le livret reprend un épisode fondateur du Pentateuque, premier livre de la Bible pour les chrétiens, la Thora pour les juifs. Alors qu'Adam et Eve, tout juste chassés du paradis terrestre, déplorent leur sort, leur progéniture proposent un sacrifice pour apaiser la colère divine : Abel, le pasteur, offre un mouton en holocauste, Caïn, le laboureur, les fruits de son travail de la terre. Contre toute attente, Dieu favorise le cadet et agrée le mouton. Conseillé par Lucifer, l'aîné, furieux, tue l'autre dans son sommeil. Tandis que le sacrifié jouit d'une félicité éternelle au Paradis, l'Eternel condamne Caïn à l’errance perpétuelle. Mais, coupant court à la déploration des parents qui ont perdu leur deux fils, Dieu annonce la rédemption qui viendra effacer le péché originel et, dans cette perspective, le spectacle s'achève sur leur duo joyeux.

A la composition binaire de l'oratorio en deux parties opposées (séparées à l’Opéra Garnier par un entracte) Romeo Castellucci répond sur un mode binaire : abstraction pour la première partie (celle d'avant le crime), figuration pour la seconde. Par leurs costumes contemporains passe-partout, les chanteurs marquent l’atemporalité du spectacle, et les rôles des deux garçons, autrefois interprétés par des castrats, sont aujourd'hui tenus par des mezzo-sopranos qui se ressemblent en tous points, donc interchangeables.

Des raies de lumières tranchant sur des Aplats de couleur aux contours flous, comme dans les tableaux de Rothko, dessinent le cadre où s'ouvre l'œuvre (celle du compositeur et celle de Dieu). Les solistes, positionnés de profil sur le devant de la scène, évoluent selon une gestuelle lente et codée, qui semble un pastiche de Bob Wilson, mais qui veut évoquer les tableaux des peintres primitifs italiens d'avant la perspective. Justement un tableau d'Annonciation tombe des cintres mais à l'envers, la tête en bas comme une guillotine, explique Castellucci, qui coupe le plateau et départage Ève qui a cru au serpent et Marie qui croit en l'ange. Soit !

Terre ingrate

En flagrant contraste avec le premier, le deuxième volet s'ouvre sur une scénographie superbe :  un champ d'herbes sur fond de ciel étoilé. Les objets deviennent concrets, banals; Caïn, armé d'une lourde sarcleuse, s'échine à défricher cette terre ingrate à la sueur de son front. Après son crime il se produit ce que Castellucci appelle "une métamorphose régressive" : tous les chanteurs relegués dans la fosse d'orchestre parmi les instrumentistes sont doublés sur scène par des enfants qui miment leur chant. Les "enfants jouent à re-faire la création comme un jeu de rôle" explique Castellucci qui ajoute "c'est une tactique pour faire tourner à vide la mécanique millénaire du duo faute/rédemption". Re-soit!


René Jacob à la tête du très éclectique B' Rock Orchestra, qui défend les différentes formes de "théâtre orchestral", fait entendre toute la richesse harmonique de l'œuvre musicale de Scarlatti, qui dans son dépouillement empreint de mélancolie alterne arias, duos et récitatifs accompagnés. Très homogène mais un peu terne, la distribution se prête avec plus ou moins de bonheur à la gestuelle imposée par le metteur en scène. Se distinguent les deux mezzo-soprano Kristina Hammarström dans le rôle de Caïn et Olivia Vermeulen dans celui d'Abel. Côté masculin, le très impressionnant baryton-basse canadien Robert Gleadow incarne un Lucifer  absolument ... diabolique.

Il Primo omicidio
Paris Du 24/01/2019 au 23/02/2019 à 19h30 Opéra Garnier Place de l'Opéra Téléphone : 08 92 89 90 90. Site du théâtre

Les dimanches à 14h30

Réserver  

Il Primo omicidio

de Alessandro Scarlatti

Opéra
Mise en scène : Romeo Castellucci
 
Avec : Kristina Hammarström, Olivia Vermeulen, Birgitte Christensen, Thomas Walker, Benno Schachtner, Robert Gleadow

Direction musicale: René Jacobs
Décors, costumes et lumières: Romeo Castellucci
Collaboration artistique:
Silvia Costa
Dramaturgie:
Piersandra di Matteo, Christian Longchamp

Durée : 2h40 Photo : © Bernd Uhlig