À la place du sens, l’émotion
Cécile STROUK Bordeaux
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Publié le 24 janvier 2019
Seizième édition pour le festival « Trente Trente », toujours aussi exigeant dans sa ligne artistique et singulier dans ses propositions. Qui, cette année, nous ont profondément interrogé sur la nécessité ou non de trouver un sens à tout.

Difficile de mettre des mots sur les performances qui nous sont données à voir au festival Trente Trente à Bordeaux. Si ce n'est, inattendues, singulières, étranges, indicibles, corporelles. Est-ce un bien ou un mal ? Ni l’un ou l’autre ? Pour nous qui sommes de fervents partisans du théâtre qui sait choisir choisir ses mots et trouver la parole juste, c’est un pari ardu que d’assister à des formes dont l’expressivité est laissée au seul corps. Quoi comprendre ? Comment comprendre ? Quel est le sens de ce qu’on voit ou ne voit pas ? Personne nous laisse à entendre des mots pour nous aider à contexualiser la performance… Non, au contraire. Elle nous est offerte telle qu’elle, mutique, forte, charismatique, sonorisée et surtout, nue. Dans sa plus grande vulnérabilité, celle de l’émotion.

Parodie du sens

Ainsi, lorsque nous assistons à la proposition de Claudio STELLATO – artiste pluridisciplinaire italien - qui met en mouvement deux corps masculins aux torses nus charpentés dans des scènes de bricolage, avons-nous un réflexe, une envie même. Celle d’y voir à tout prix un message subliminal. Trouver un sens à tout prix pour mettre des mots sur cette composition de 20 minutes qui renverse toute logique ; corps avec une tête en latex de kangourou planter des clous pendant 10 minutes dans une planche en bois ; homme en polystyrène d’un mur en parpaing ; compétition entre qui sciera le plus vite et de skiera le mieux ; se mesurer à plus fort que lui (le bois ou un autre humain), exhiber ses performances physiques (marteler toute une rangée de clous sans s’arrêter), finir cloués à cette absurde volonté de vouloir tout dominer (ils se clouent les pieds à des morceaux en bois comme crucifix). Alors, va pour l'idée que c'est une parodie de la virilité !

Plus tard, on rencontre Claudio pour partager avec lui notre interprétation. Il nous écoute, amusé, en avouant sereinement qu’il n’a jamais pensé à ça en montant ce spectacle. Et que, quoi qu’il en soit, il ne cherche pas à raconter une histoire. « Les histoires, c’est pour les conteurs et les journalistes. » Vraiment ? Vraiment. « J’avais juste envie de trouver une forme artistique qui me permettait de fusionner les deux activités qui me prennent le plus de temps dans la vie : la danse et le bricolage. » Il a simplement réfléchi à la façon dont il pouvait mettre en scène la matière et l’animer. Pour la rendre drôle, vivante, spectaculaire. Visuellement, le pari est réussi. Intellectuellement, aussi : la non-volonté de raconter une histoire permet de proposer, non pas une interprétation - trop rigide, mais une vision - plus souple. Soit.

L’autre moi

Du sens, on en a en revanche trouvé, et explicitement, lors de la visite de l’exposition photographique qui a inauguré notre venue à Bordeaux, à l’Espace 29. Alter Ego, de Bernard Brisé. Une note d’intention explique la portée d’une série « qui s’articule autour de la notion de double portraits, entre altérité et dualité, complicité ou ambivalence d’un regard, d’une posture… », en plus de s’attarder sur le procédé d’impression de ces portrais : la Piezography, système d’impression numérique Noir & Blanc qui offre une qualité inégalée pour le tirage d’art en noir et blanc.

À la place du sens, l’émotion

Dénués de tout cadre et toute légende, les portraits que nous découvrons ensuite nous font face, alignés les uns aux autres dans leur plus simple appareil. L’artiste nous laisse seul.e.s plonger dans les regards étrangement inquiets de ces duos photomontés qui racontent quelque chose d’indicible, de mystérieux. Parfaitement silencieuses, ces œuvres, que l’imperfection des détails rendent splendides, nous font voyager dans notre propre histoire, comme si c’était elles qui nous regardaient, qui nous interrogeaient. Elles deviennent le spectateur que nous ne sommes plus, nous renvoyant dans une intimité profonde. Et dérangeante.

Puis, le sens s’est à nouveau envolé avec Disparue, deuxième proposition de la soirée : une femme seule, silencieuse aussi, qui met lentement son corps en mouvement, et son visage surtout. Expressions exagérées de peur, de colère, de moquerie, de joie. Sur des airs de musiques entêtants qui martèlent de descendre encore plus bas, encore plus bas… Impossible de vous raconter quoi que ce soit sur cette performance de Marcela SANTANDER CORVALAN, si ce n’est peut-être une condition féminine empêchée, encore esclave de l’image qu’on a d’elle et de ce qu’on attend d’elle.

Hallucination visuelle

Le troisième spectacle signe le clou du spectacle. Après 30 minutes de retard dû à « un problème technique », la troisième et dernière performance démarre, La chair a ses raisons. Un homme s’extrait du public pour aller sur une scène déjà plongée dans la pénombre. Il se déshabille lentement pour se mettre nu. Il restera de dos tout au long du spectacle. Car c’est ce même dos qu’il utilisera pour hypnotiser notre regard… Par un jeu subtil de clair-obscur qui parvient à ne saisir que les méandres de sa musculature dorsale, et une série de mouvements – voire de frémissements - brillamment maîtrisée, Mathieu DESSEIGNE-RAVEL nous emmène dans un univers visuel admirablement monstrueux. Il arrive à nous faire oublier son humanité au profit de formes hallucinatoires. Indicible encore. Que d’indicible dans 30/30 ! Mais que de beauté sensorielle.

Au final, Jean-Luc TERRADE, le directeur du festival bordelais, trouve une issue à cet indicible lorsqu’il dit, dans son édito, que « Trente Trente tente de faire vivre au spectateur une incessante transformation tout au long d’une soirée en l’éloignant du rituel de la représentation et en l’invitant à une véritable rencontre avec la pensée des artistes (…) Cela dérange le regard mais c’est ainsi que l’on peut espérer créer les conditions afin que la poésie puisse advenir du plateau. » Qu’est-ce que c’est la poésie, au fait ? Ah oui, l’art d’évoquer et de suggérer les sensations, les impressions, les émotions les plus vives par l’union intense des sons, des rythmes, des harmonies ». Évoquer et suggérer… Pas forcément dire, donc.

Cécile Strouk, envoyée spéciale de Bordeaux