Cécile STROUK Bordeaux
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Publié le 18 janvier 2019
Dans un endroit intimiste et frontal du TnBA, est jouée actuellement une pièce sur un sujet jamais traité : le Syndrome de Stockholm. Celui qui pousse la victime à s’attacher malgré elle à son bourreau selon des processus de complexe d'identification et de survie. Ça s’appelle « SStockholm » et ça remue.

Lorsque l’on rencontre Solenn Denis, au sortir d’une création sadico-sentimentale du Collectif Denisyak  – connu pour avoir récemment signé Sandre, l’histoire d’une mère infanticide - on lui demande, encore remuée, ce qui l’a acculée à traiter d’un tel sujet. Le sujet ? Une réécriture de l’histoire vraie de Natasha Kampusch, cette petite fille autrichienne enlevée le 2 mars 1998 par Wolfgang Prikolpi et séquestrée pendant 8 ans, jusqu’au 23 août 2006.

Natasha Kampusch

Après nous avoir expliqué s’être inspirée du livre 3 096 jours de Natasha Kampusch pour écrire cette ritournelle effroyable, Solenn Denis prononce des mots comme « monstruosité », celle que l’on porte en chacun de nous, « relation fusionnelle », celle que l’on a tous plus ou moins connue, « perversion narcissique », celle dont on a tous été au moins une fois victime ou acteur. En bref, l’autrice – elle tient à ce mot qu’elle reproche être sorti du Dictionnaire un jour, comme si les femmes ne savaient/pouvaient pas écrire – semble dire que SStockholm, sa nouvelle création, est une métaphore poussée à l’extrême de n'importe quelle rencontre toxique qui finirait par nous enfermer, nous étouffer, nous tuer de l’intérieur. Rester sans savoir pourquoi. Puis, partir un jour alors qu’on se pensait morts.

« Debout », quoi qu’il arrive

Solveig, le personnage féminin, le dit elle-même au début de la pièce quand elle revient, plus tard, sur les lieux du crime : elle se tient toujours « debout ». Malgré les humiliations, les viols à répétitions, les mises en scène macabres qu’elle a dû interpréter pour exciter son bourreau et cet enfermement à triple tours dans une cave (en fait, un abri antiatomique de 5 mètres carrés seulement au total, sans fenêtre), elle est restée vivante. Elle s’est accrochée.

À quoi ? À cette petite fille libre qu’elle a été avant le cauchemar, à la colère envers sa mère qui était toujours très en retard pour venir la chercher, à l’espoir d’une vie possible et meilleure dehors, et à cet homme plus âgé qui vient la visiter tous les jours, Hans. Un monstre amoureux d’une petite fille, tellement amoureux qu’il veut la protéger de tout, sauf de lui-même. Paradoxe ultime, incohérence absolue. Pourtant, le duo « marche », se parle et communique, quand il n’est pas soudainement absorbé par les débordements sadiques de l’homme. Sadiques dans les mots, dans les silences et dans les gestes, difficiles à anticiper car il est capable principalement du pire, et parfois, seulement parfois, quand un bout d’humanité surgit, du meilleur.

Ambigüe survie

Sur cette scène sombre qui reconstitue l’espace anxiogène de la cave, une table et deux chaises. Puis ces murs hauts, imposants, sur lesquels Solveig écrit, ses divisions (elle continue « d’apprendre » via quelques livres et cette radio rudimentaire qu’il finit par lui céder), ses colères (« Meurs ») et ses frustrations (« C’est moi qui te baise »). Un espace d’expression et d’enfermement. Une possibilité de quelque chose qui n’aboutit à rien. Une lueur qui s’éteint. Comme ces plats que Hans vient lui servir dans la bouche par petites portions quand il ne s’amuse pas à les mettre dans sa propre bouche. Hans la rebaptise Violaine, nom qui porte en lui le v-i-ol identitaire qu’il jouit de faire subir.

Cette composition difficile est portée par deux comédiens qui ont dû chercher dans ce qu’il y a de plus fou, de plus mauvais et de plus beau en eux pour réussir à interpréter avec autant de justesse ce duo : on félicite Erwan Daouphars pour ce jeu ambigu qui parvient à passer subtilement d’une étrange douceur à une brutale lubricité, et Faustine Tournan pour cette proposition complexe autour du mal-être, entre extravagance, abattement et nitescence.

Binarité infernale

Nous, spectateurs, restons silencieux, horrifiés et fascinés par l’existence d’une si longue et cruelle dérive. Tendus, hyper tendus. Surtout dans la première partie de la pièce qui nous amène, de façon rétrospective et à l'aveugle dans les affres d’une situation qui semble inextricable. La deuxième partie nous sauve, les sauve grâce à un système de répétition narrative qui permet de mettre en abîme les enjeux de la première partie avec un regard neuf : on sait ce qui va être dit sans savoir comment cette fois, ça va être vécu. Les scènes seront répétées avec plus de poids, plus d’expression, plus de désespoir et, paradoxalement, d'espoir. On sent chez Solveig, personnage très énergique, qui danse, court, saute, se soumet malgré elle, une furieuse envie de vivre. On sait qu’elle prendra un moment le dessus même si le combat, dans cette deuxième partie, sera plus qu'éprouvant.

Jusqu’à cette fuite finale qui aurait pu arriver bien avant. Hans laissait parfois la porte de sa cave ouverte. Un jour même, Solveig qui avait subtilité un couteau, aurait pu le lui pointer dans la carotide pour le tuer, mais non. Elle n’était pas prête à partir. À le quitter, ce bourreau, ce monstre, cet homme fou (d’elle). La fuite, comme dans toute relation toxique, provoquera l’extinction du bourreau, qui se suicidera. Ni plus, ni moins. D’un coup mis face à l’ineptie de son existence et, sans doute, à l’ignominie de son comportement, il s'extrait - enfin - du monde.

Cécile Strouk, envoyée spéciale de Bordeaux

SStocklom
Bordeaux Du 15/01/2019 au 01/02/2019 à Mar à ven 20h / Sam à 19h Théâtre National Bordeaux Aquitaine TNBA 3, place Renaudel Téléphone : 05 56 33 36 80. Site du théâtre  

SStocklom

de Solenn Denis

Théâtre
Mise en scène : Collectif Denisyak
 
Avec : Erwan Daouphars, Faustine Tournan, Solenn Denis

Scénographie : Éric Charbeau, Philippe Casaban

Création lumière : Yannick Anché

Création sonore : Jean-Marc Montera

Regard chorégraphique : Alain Gonotey

Construction décors : Nicolas Brun, Stéphane Guernouz

Durée : 1h20 Photo : © © Pierre Planchenault  

Production : Collectif Denisyak