Retour à Reims
Noël TINAZZI Paris
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Publié le 12 janvier 2019
Thomas Ostermeier porte à la scène le récit de Didier Eribon, « Retour à Reims ». Et lui donne la forme inattendue de l’enregistrement d’un documentaire.

Comment porter à la scène un livre aussi personnel et analytique que « Retour à Reims », du sociologue et philosophe Didier Eribon, paru en 2009 (Fayard ) ? Entre récit autobiographique et analyse sociologique, entre émotion et réflexion, le livre retrace le retour, à l’âge mûr, du brillant intellectuel parisien sur les terres ouvrières de son enfance, après la mort du père honni. Et se demande pourquoi, alors qu’il a subi deux formes de domination, l’une sociale en tant que fils d’ouvrier, l’autre sexuelle en tant que gay, il a tant écrit sur la seconde, jamais sur la première?  Réponse: « Il me fut plus facile d’écrire sur la honte sexuelle que sur la honte sociale ».

Ce récit de l’intériorisation des mécanismes de l’exclusion a fasciné Thomas Ostermeier qui s’y reconnaissait et qui l’a d’abord porté à la scène en allemand à la Schaubühne de Berlin qu’il dirige, en 2017, avec son actrice Nina Hoss. Voici à présent la version française, la VO en quelque sorte, portée par Catherine Jacob.

S’interrogeant sans cesse sur la fabrique des  représentations qu’est le théâtre, Ostermeier introduit distanciation et crédibilité en choisissant la forme (et la scénographie qui en découle) d’un documentaire filmé en cours de réalisation. Soit une séance d’enregistrement du texte d’Eribon par Irène Jacob tandis que dans la cabine adjacente le réalisateur et un technicien donnent leurs indications.

Au dessus de l’actrice défilent les images du film tourné par Ostermeier avec Sébastien Dupouey retraçant le voyage de l’écrivain à Reims, la rencontre avec la mère qui commente de vieilles photos, le paysage industriel des faubourgs en déshérence, l’usine en friche où travaillait son père, couverte d’affiches de Marine le Pen.

D’où la question lancinante : comment ce milieu ouvrier qui, dans son enfance, votait comme un seul homme pour le Parti communiste (celui qu’on appelait « le Parti » tout court) a-t-il tourné ses voix vers le Front national. Et les images d’archives d’offrir un élément de réponse avec un panorama des accommodements voire des reniements de la gauche à partir de l’élection de François Mitterrand en 1981.

Dans le mille de l'actualité

Depuis la cabine de mixage, le réalisateur du film (Cédric Eeckhout) intervient très peu sinon pour encourager l’actrice. Jusqu’à ce qu’un différend surgisse entre eux à propos des images de gilets jaunes tournées très récemment sur les Champs Elysées qui surgissent au moment où le texte constate – et déplore - la montée des populistes et de l’extrême-droite partout dans le monde. Arrêt sur image, l’actrice n’est pas d’accord avec l’amalgame fait entre l’extrême-droite et ce mouvement de protestation spontané. On est dans le mille de l’actualité et, sur scène comme dans la salle, on reste tétanisé par la perspective des prochaines élections et l’approche de la catastrophe annoncée…

Pour intéressant qu’il soit, le débat n’est pas du goût du technicien qui, dans sa cabine, s’impatiente, finit par exploser : il perd un temps précieux en palabres qui ne le concernent pas. Cette protestation, il l’exprime avec ses propres références culturelles, en tant que rapeur Blade MC Alimbaye.

A partir de quoi, la pièce quitte le récit d’Eribon, l’actualise avec une autre forme d’exclusion. Celle subie par ce descendant d’un tirailleur sénégalais enrôlé de force comme tant d’autres dans l’armée française. Et on se retrouve devant un autre dommage irréparable de l’histoire, commis par la colonisation.

« Que faire ? », s’interrogeait déjà Lénine dans un livre paru en 1902. Du théâtre, répond implicitement Ostermeier.

Paris Du 11/01/2019 au 16/01/2019 à 20h Théatre de la Ville 2 place Châtelet Téléphone : 01 42 74 22 77. Site du théâtre

Dimanche à 16h

Tournée

21.02 – 22.02, Scène nationale d’Albi
28.02 – 1.03, Maison de la Culture d’Amiens
6.03 – 8.03, Comédie de Reims
14.03 – 15.03, TAP Théâtre & Auditorium de Poitiers-Scène nationale
21.03 – 23.03,  La Coursive-Scène nationale La Rochelle
28.03 – 29.03, MA avec Granit, Scènes nationales de Belfort et de Montbéliard,
5.04 – 7.04, Théâtre Vidy-Lausanne, Festival Programme Commun, Lausanne
24.04 – 25.04, Tandem,  Scène nationale, Douai
2.05 – 4.05, Bonlieu, Scène nationale Annecy
14.05 – 16.05, La Comédie de Clermont-Ferrand – Scène nationale
22.05 – 23.05, Apostrophe Scène nationale Cergy-Pontoise et Val d’Oise
28.05 – 15.06, Théâtre Vidy Lausanne, Lausanne

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Retour à Reims

de Didier Eribon

Théâtre
Mise en scène : Thomas Ostermeier
 
Avec : Irène Jacob, Cédric Eeckhout, Blade MC Alimbaye

Scénographie et costumes : Nina Wetzel
Musique : Nils Ostendorf
Son : Jochen Jezussek
Dramaturgie :
Florian Borchmeyer, Maja Zade
Lumières : Erich Schneider

Durée : 1h45 Photo : © Mathilda Olmi

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