Kanata
Noël TINAZZI Paris
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Publié le 23 décembre 2018
Nouvelle production du Théâtre du Soleil, « Kanata », mis en scène par le québécois Robert Lepage, égrène des séquences sur le sort des peuples premiers du Canada. Une fresque foisonnante mêlant fiction et faits divers retentissants.

Quel est le sujet de Kanata ? On croit le savoir en arrivant à La Cartoucherie de Vincennes tant les informations ont filtré depuis cet été sur cette nouvelle production du Théâtre du Soleil qui se donne jusqu’à la mi-février : Kanata, mot iroquois signifiant « village », qui a donné son nom au Canada.  Une pièce censée traiter du sort infligé aux peuples originaires du Canada, ceux qu’on fourrait autrefois dans le même sac estampillé indiens, et qu’il faut appeler aujourd’hui autochtones, par les colons anglais. Et ce jusqu’à une date récente, voire toujours encore en cours sous certains aspects (notamment économiques).

Donc, on apprenait cet été que, pour la première fois où Ariane Mnouchkine, en cinquante ans de carrière, avait confié sa troupe du Théâtre du Soleil à un autre maître d'œuvre, le génial metteur en scène québécois Robert Lepage, un groupe d’artistes autochtones épaulé par des intellectuels canadiens mettaient par voie de presse un veto sur la pièce. Veto pour protester contre l'absence d'acteurs autochtones dans la distribution de Kanata, accusant la troupe d’ « appropriation culturelle ». De moral, le veto est vite devenu concret avec la défection d’un important coproducteur qui, craignant les ennuis, a lâché le projet. Conséquence : Robert Lepage a dû jeter l’éponge pour les représentations au Canada. Dans la foulée, le spectacle, programmé comme le dernier du Festival d’automne à Paris, était annulé.

Mais c’était sans compter sur la pugnacité d’Ariane Mnouchkine qui s’appuyant sur l’humanisme, l’universalité et le cosmopolitisme de sa troupe composée d’acteurs venus de tous les horizons (souvent les moins nantis) du monde, s’insurgea contre ce procès d’intention et cet anathème communautariste. Surtout contre la définition étriquée du métier des acteurs qu’il suppose et qui les condamne à jouer des rôles conformes à la couleur de la peau. Ariane Mnouchkine, donc, après concertation avec les intéressés et examen scrupuleux des lois de la République, a maintenu le projet pour la France et laissé au sous-titre de la pièce, Épisode I – La Controverse, le soin de se faire l’écho de tout ce tintouin. Dans son ensemble, l’épopée théâtrale a été construite en trois périodes à partir du XIXème siècle, associée chacune à un medium différent : la peinture, puis la photographie, et enfin le cinéma.

Découpage télévisuel

Retour à la Cartoucherie : dès le début du spectacle on est saisi par une scène que les psychanalystes appelleraient «primitive ». Sur le plateau noyé dans le brouillard et hérissé de troncs d’arbre séculaires s’active une équipe de bûcherons. Armés de tronçonneuses bruyantes et puantes, ils massacrent méthodiquement la forêt (s’en prenant même au totem érigé devant une cabane en bois), au terme de quoi un prêtre arrache son enfant à une autochtone paniquée qui habite la cabane. Il faudra attendre plus de la moitié du spectacle (deux heures trente sans entracte) pour comprendre que les enfants indigènes étaient placés dans des « pensionnats autochtones » que les jésuites ont implanté au Canada afin de les dresser à la culture occidentale. Et que c’est le vrai propos du spectacle.
 
Avec un menu très (trop) riche, la pièce se focalise peu à peu sur cette question, mais en aborde quantité d’autres, en relation ou pas. Selon un découpage très télévisuel, le spectacle s’égrène en tableaux avec nombreux (et parfois laborieux) changements de décors à vue par la troupe très fournie (pas moins de 32 acteurs, certains jouant plusieurs rôles). Sans parler de l’équipe technique pléthorique aussi convoquée. Dans cette fresque foisonnante qui mêle fiction et documentaire basé sur des faits divers retentissants, dont un impliquant un serial killer, l’usage de l'image vidéo et des nouvelles technologies reste savamment dosé. Mais, comme souvent, les meilleurs séquences sont les plus dépouillées, ponctuées de magnifiques poussées de poésie et d'onirisme.

Parti du Musée des Beaux-Arts du Canada, où une restauratrice présente des tableaux d’artistes autochtones au responsable d’une fondation qui veut organiser une expo sur le sujet, la pièce se déplace à Vancouver. Précisément dans le quartier de junkies de Hastings Street où Tanya, une héroïnomane dont on apprendra qu’elle est la fille adoptive de la restauratrice, essaie de s’en sortir avec l’appui d’une fille travaillant au centre social dit « d’injections » tout proche.

Dans ce même quartier underground de Vancouver atterrit un jeune couple de français arty venus tenter leur chance au Canada, épaulés par papa qui paye le loyer du loft sublime où ils crèchent. Ledit couple va devenir le pivot de la pièce. Lui peinant à apprendre le métier d'acteur dans une langue qui n’est pas  la sienne. Elle, Miranda, s’exerçant à la peinture, travaillant à une exposition de portraits d’autochtones. Dont celui de Tanya dont elle a croisé la route. Ce projet, elle s’y  lance avec passion mais très étourdiment, sans l’autorisation des intéressées ni des services sociaux qui les «gèrent ».

Dans le conflit qui pointe se révèle progressivement la mise en abyme opérée par Kanata, la pièce. Et c’est dans l’art - art des comédien(ne)s, art des peintres - qu’il trouve sa résolution, sa réconciliation. Proclamant par là-même la liberté et la légitimité de l’œuvre d’art.

Paris Du 15/12/2018 au 17/02/2019 à 19h30 Théâtre du Soleil - Cartoucherie Route du Champ de Manœuvre, 75012 Paris Site du théâtre

Samedi à 15h

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Kanata

de Robert Lepage avec Le Théâtre du Soleil

Théâtre
Mise en scène : Robert Lepage
 
Avec : Shaghayegh Beheshti, Vincent Mangado, Sylvain Jailloux, Omid Rawendah, Ghulam Reza Rajabi, Taher Baig, Aref Bahunar, Martial Jacques, Seear Kohi, Shafiq Kohi, Duccio Bellugi-Vannuccini, Sayed Ahmad Hashimi, Frédérique Voruz, Andrea Marchant, Astrid Grant, Jean-Sébastien Merle, Ana Dosse, Miguel Nogueira, Saboor Dilawar, Alice Milléquant, Agustin Letelier, Samir Abdul Jabbar Saed, Arman Saribekyan, Wazhma Tota Khil, Nirupama Nityanandan, Camille Grandville, Aline Borsari, Man Waï Fok, Dominique Jambert, Sébastien Brottet-Michel, Eve Doe Bruce, Maurice Durozier.

Dramaturgie : Michel Nadeau
Direction artistique : Steve Blanchet
Scénographie et accessoires : Ariane Sauvé, avec Benjamin Bottinelli, David Buizard, Pascal Gallepe, Kaveh Kishipour, Étienne Lemasson, Martin Claude et l’aide de Judit Jancso, Thomas Verhaag, Clément Vernerey, Roland Zimmermann
Peintures et patines : Elena Antsiferova, Xevi Ribas, avec l’aide de Sylvie Le Vessier, Lola Seiler, Mylène Meignier
Lumières : Lucie Bazzo avec Geoffroy Adragna, Lila Meynard
Musique :
Ludovic Bonnier
Son : Yann Lemêtre, Thérèse Spirli, Marie-Jasmine Cocito
Images et projection : Pedro Pires, avec Etienne Frayssinet, Antoine J. Chami, Vincent Sanjivy, Thomas Lampis, Gilles Quatreboeuf
Costumes : Marie-Hélène Bouvet, Nathalie Thomas, Annie Tran
Coiffures et perruques : Jean-Sébastien Merle

Durée : 2h30 Photo : © Michèle Laurent