La double inconstance
Michel VOITURIER Lessines
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Publié le 5 décembre 2018
On disait que cette pièce c’était de la télé réalité : des gens qui se mettent en valeur en cachant des secrets et entrent en compétition entre eux pour séduire un(e) partenaire. Pourquoi pas ?

Marivaux, selon son obsession, met en présence des personnages qui jouent, à un moment ou à un autre, à dire autre chose que ce qu’ils pensent et faire autrement que ce qu’il conviendrait qu’ils fassent pour rester eux-mêmes. Derrière cela, il y a toute la problématique de l’amour : qui aime-t-on vraiment ? par qui désirerait-on être aimés ? de quelle manière montrer et prouver son amour ? Bref, il s’agit de savoir si et quand on est sincère vis-à-vis de soi et de l’autre.

S’il y a bien un lieu où se montre (et se cache) la sincérité des êtres, c’est bien la télévision. Et en particulier la prétendue télé-réalité où se mettent en scène des fragments de vécu censés être bruts mais qui sont en… réalité spécifiés dans la sélection des participants, calibrés au moment des prises de son et de vue, agencés au montage d’une émission, conditionnés en fonction de l’effet spontané espéré sur le téléspectateur moyen.

Cette transposition du côté de l’actuelle médiatisation des vies privées, Jean-François Demeyère la tente en inscrivant l’action de la pièce au cœur d’un studio de télévision. Sur le plateau, se trouvent des sièges, comme cela convient pour les spectateurs d’un enregistrement public ; une partie de ceux venant assister à la représentation de la pièce sont invités à s’y asseoir, face à ceux qui sont installés dans la salle du théâtre. En guise de complément, dans l’espace scénique sont répartis de multiples écrans géants ou ordinaires, retransmettant à foison les images de ce qui se passe là ou dans les coulisses.

Une réflexion textuelle

L’intrigue de Marivaux s’y trouve finalement dans une sorte de lisibilité immédiate. La jeune paysanne Silvia est amoureuse d’Arlequin. Un Prince l’est aussi. Il la fait donc enlever. Il charge sa complice Flaminia de séduire Arlequin pour que lui-même, à son tour, puisse séduire Silvia en se faisant passer pour un officier. Bien entendu, ainsi qu’il est annoncé dans le titre, la manipulation fonctionne et deux couples nouveaux surgissent de la séparation d’un couple déjà formé.

Selon les mises en scène, l’accent est mis soit sur les oppositions de classes sociales, soit sur l’antique coutume du mariage forcé, soit encore sur le désir qui aiguillonne les découvertes amoureuses, soit le pouvoir patriarcal machiste… Ce qui ressort de celle de Demeyère, dessine une sorte de portrait robot de ce que la société occidentale voudrait que soit la femme et que soit l’homme. Sociologiquement, on y retrouve les stéréotypes des clivages qui ont conditionné maintes générations et même parfois continuent toujours à sévir à propos des rôles féminins et masculins à jouer dans un couple, des comportements socialement corrects.

La troupe accorde un soin particulier au texte et à sa diction. Ce qui, dans le cas de Marivaux, demeure un plaisir car la langue y est nette, élégante, pas trop maniérée. Il en résulte une clarté qui rend explicite l’intrigue. Et qui s’harmonise avec l’esthétique épurée des costumes conçus par Mathilde Van Rossom à la fois très contemporains et symboliquement allusifs à l’habillement d’autrefois dans la sobriété d’un tissu uni d’une teinte propice à prendre la lumière.

À regretter néanmoins que l’appareillage technologique qui enveloppe l’ensemble ne serve pas les intentions. Il reste purement décor. Il parvient seulement à offrir au regard quelques plans cinématographiques que la vision globale d’une salle de spectacle ne permet pas. Autrement, c’est un environnement passif, même si, à certains moments, il explore les coulisses. Nous sommes loin, par exemple, des mises en abyme avisées et complexes de Cyril Teste dans « Festen ». Mais sans doute, pour atteindre une telle maîtrise, aurait-il fallu des moyens plus considérables et onéreux.

Lessines - Belgique Le 25/11/2018 à 20h Théâtre Jean-Claude Drouot Centre culturel René Magritte 21 rue des Quatre Fils Aymon Téléphone : +32 (0)68 250 600. Site du théâtre Réserver   Charleroi - Belgique Du 27/11/2018 au 01/12/2018 à 20h Palais des Beaux-Arts Place du Manège, 1 Téléphone : 071 31 12 12. Site du théâtre Réserver  

La double inconstance

de Marivaux

Théâtre
Mise en scène : Jean-François Demeyère
 
Avec : Pauline Brisy (Silvia) Claudia De Brackeleire (Lisette) Jean-François Demeyère (Trivelin) Sophia Geoffroy (Flaminia) Frédéric Kusiak (Le Prince) Juan Martinez (Arlequin)

Scénographie :  Jean-François Demeyère, Coline Vergez
Costumes : Mathilde Van Rossom
Conception vidéo : Abdel El Asri
Lumières : Arnaud Ghyssels
Chorégraphie : Sandra Stevens
Régie générale : Juan José Berrego
Régie vidéo : Etienne Dupont

Durée : 1h50 Photo : © DR  

Production : Compagnie Intérieur Jour

Comparer: version de Jean-Michel Rabeux :http://www.ruedutheatre.eu/article/3799/la-double-inconstance-ou-presque/

Référer : usage de la vidéo : http://www.ruedutheatre.eu/article/3806/festen/

Lire : Marivaux, La double inconstance: http://www.theatre-classique.fr/pages/pdf/MARIVAUX_DOUBLEINCONSTANCE.pdf