We Love GROENLAND
Cécile STROUK Caen
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Publié le 26 novembre 2018
27ème édition pour Les Boréales, 1ère pour nous. Il était temps ! Retour sur la découverte d’un festival iconoclaste qui met à l’honneur la culture des pays nordiques et baltiques à Caen pendant 10 jours.

Depuis le temps que nous lorgnions sur Les Boréales, nous y voici, enfin. Bien qu’express, notre déplacement fut suffisant pour mesurer la richesse de ce festival, qui fête cette année sa 27ème édition dans plus de 30 villes de la Normandie, au sein de 60 lieux culturels différentes. Pendant 10 jours ! « Un gros événement », reconnaît le Directeur Artistique Jérôme Rémy. Les Boréales attire pas moins de 40 000 spectateurs par an - Normandie, Savoie, Marseille et Montréal confondus.

Séjour nordicophile

Mais alors, pourquoi Caen pour parler des cultures du (Grand) Nord ? Avec une énergie affable, Jérôme Rémy revient sur les liens historiques entre la Normandie et les Vikings qui envahirent, lors de raids fracassants, les côtes de la Manche au Xème siècle. Bien des siècles plus tard, lorsque Caen fut détruit par la Guerre, la Suède prêta main forte pour l’aider à se reconstruire. Les plus francophiles d’entre eux décidèrent de rester dans cette ville désormais imprégnée du patrimoine nordique. Pour l’anecdote, Caen - « Capitale des relations nordiques » - abrite la seule université de France à apprendre les langues du Nord.

Bref, de quoi largement comprendre l’implantation normande de ces Boréales. Un nom évocateur pour un festival « généreux, pluridisciplinaire, iconoclaste et ouvert », poursuit le Directeur Artistique. Sur 150 spectacles, 90 sont gratuits : c’est dire l’ouverture de cet événement qui porte en lui les valeurs clés de ces pays. Le partage, le consensus, l’écologie, l’innovation sociale, la parité, l’égalité, le statut de la femme, la place de l’enfance dans la société…

Esprits rêveurs

Nous avons d’ailleurs pu le constater nous-même lors de notre séjour en fin de festival. Le vendredi soir, à la Halles aux Granges, nous avons découvert avec régal WILD MINDS, création théâtro-phonique (si vous nous permettez cette haplologie) du Suédois Marcus Lindeen. Des spectateurs assis en cercle, des acteurs fondus au public, une espèce de thérapie de groupe où deux femmes, un homme noir et un transsexuel prennent la parole pour témoigner. Tous sont atteints de « rêverie compulsive », symptôme méconnu qui consiste à vivre, malgré soi, une vie parallèle alors même qu’on est éveillés et conscients de partir ailleurs.

L’une est démiurge d’un monde peuplé par toutes sortes de créatures plus ou moins malveillantes ; une autre co-habite avec un gangster qui pourrait être son fils, son frère ou son mari ; une autre fait vivre et vieillir un personnage tout droit sorti d’un film à l’américaine ; un autre encore se projette en tant qu’artiste gay mondialement reconnu… Susurrée à travers un dispositif immersif d’enceintes placées aux quatre coins du cercle, cette parole de l’intime est rendue précieuse. Les mots choisis sont délicats et justes, l’interprétation spontanée et émouvante.

Juste après cette représentation, nous courrons vers le Grand Théâtre de Caen pour assister à la prestation attendue de la compagnie de cirque suédoise, Cirkus Cirkör. Salle comble pour EPIFONIMA, « exclamation » en grec ! Sept femmes investissent une vaste scène décorée par de gigantesques arcs en métal et un épais rideau en arrière-scène. Des femmes fortes, agiles, souples, inventives, en colère, déterminées à changer le monde. Dans une atmosphère hyper-musicalisée, elles proposent des performances circassiennes de haut vol dont l’excellence technique et esthétique est toutefois quelque peu gâchée par la faiblesse narrative du discours.

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Coup de cœur groenlandais

Nous arrivons maintenant à notre coup de cœur du festival : Niviaq KORNELIUSSEN, que nous rencontrons le lendemain sur la terrasse ensoleillée du Musée des Beaux-Arts. On nous l’avait présentée comme « la Virginie Despentes française ». La veille au soir, nous nous sommes empressés de dévorer 100 pages de son premier roman, HOMO SAPIENNE, l’histoire croisée de cinq jeunes Groenlandais (son pays natal) en plein questionnement identitaire. L’écriture nous a frappés par sa justesse, sa fluidité, sa simplicité et sa franchise. Quand on sait que l’auteure l’a écrit à 23 ans, on lui tire notre chapeau. D’ailleurs, on n’est pas les seuls. Le New Yorker lui a consacré un article dithyrambique en janvier 2017.

Forte d’un succès fulgurant qui démarra d’abord au Groenland (3 000 livres vendus : un best-seller pour le pays), son livre est aujourd’hui traduit dans plusieurs langues. Sept ans plus tard, quand on la rencontre, Niviaq KORNELIUSSEN continue encore de promouvoir son ouvrage et derrière, de défendre la cause « queer » et d’aider la « jeunesse ». Démarche décontractée, regard franc, léger sourire, Niviak Korneliussen se montre parfaitement ouverte au dialogue lorsqu’on l’interviewe. Durant une conversation d’une belle heure, on aborde moult sujets. La poésie de la langue groenlandaise, très proche de la nature et genderless, « Le genre ne joue pas un grand rôle dans notre langage » ; les ravages de la colonisation danoise qui plongea l’île dans une forme d’obscurantisme alors qu’avant « tout était fluide » ; l’ouverture de la culture groenlandaise qui, malgré la colonisation, a su garder ses croyances en la nature et en l’égalité, « Aujourd’hui, les gays ont les mêmes droits que les autres ».

Nous avons également parlé de sa double culture qui lui permis de traduire elle-même la version danoise de son livre, « Je voulais garder la main sur cette traduction pour rester au plus proche de mes personnages » ; de son prochain roman, en cours de réécriture, et qui mettra en scène une femme déracinée avec en filigrane, une critique du suicide si largement pratiqué au Groenland ; mais aussi et surtout des causes qui lui tiennent à cœur. « Depuis 7 ans, je participe à des projets culturels et artistiques qui aident les jeunes du Groenland - les plus défavorisés - à trouver une place et à se réinsérer. » Niviaq KORNELIUSSEN se sert de sa notoriété croissante pour être la porte-parole de valeurs fortes telles que la tolérance et l’ouverture.

Au terme de cet échange, l’envie de connaître le Groenland est vive. En attendant, on va surfer sur son compte Instagram qui nous remplit de vibes durablement rêveuses.

Cécile Strouk, envoyée spéciale de Caen