Noël TINAZZI Paris
Contact
Publié le 22 novembre 2018
A la Bastille, Ludovic Tézier fait un tabac dans le rôle-titre de « Simon Boccanegra », opéra crépusculaire de Verdi. Malgré une scénographie sinistre, le spectacle déborde d’émotion.

Émotion dramatique, flux musical intense, engagement des acteurs/musiciens, plateau vocal exceptionnel… Il y a bien longtemps que le public de l’Opéra de Bastille n’avait pas été aussi gâté. N’était le décor – sinistre - de chantier naval, cette nouvelle production du très sombre opéra de Verdi, Simon Boccanegra, restera à n'en pas douter dans les mémoires lyriques. D’autant que, dans le rôle-titre, elle dispose de l’interprète scéniquement et vocalement idéal en la personne du baryton marseillais Ludovic Tézier.

Moins populaire que La Traviata ou que Rigoletto, Simon Boccanegra - le personnage et l’opéra -  est d’une plus grande complexité psychologique. Relation au pouvoir, luttes fratricides, tourments de l’amour, particulièrement de l’amour paternel, confrontation avec la mort … autant de thèmes pas spécialement réjouissants traités par un Verdi vieillissant, cerné par les deuils familiaux, qui remit maintes fois sur le métier le livret compliqué de cet opéra d’abord créé en 1857 avant d’aboutir en 1881 à la seconde version donnée ici.

L’oeuvre a pour pivot un personnage historique, le plébéien Simon Boccanegra, ancien corsaire, élu en 1339 premier doge de Gênes, sur un mode de gouvernement emprunté à Venise où il était en vigueur depuis le IXème siècle. Dans l’opéra, Simon est amoureux de Maria, la fille du chef du clan rival, le patricien Jacopo Fiesco, et se retrouve au centre de luttes d’influence dont les femmes vont faire les frais. Non seulement, il voit mourir sa bien aimée, Maria, sequestrée dans le sinistre palais de son père mais, plus tard, il voit leur fille, Amelia, être  la proie des ambitions de son ami et homme de confiance, Paolo Albiani, alors qu’elle nourrit un amour réciproque pour le gentilhomme Gabriele Adorno.

En arrière-plan du climat de guerre civile régnant à Gênes et de cette trame romanesque, riche en quiproquos et coups du sort passablement mélodramatiques, retentissent des échos de la lutte sans merci à laquelle se livrent les deux grandes cités maritimes rivales, Gênes et Venise. En renonçant, magnanime, à la vengeance personnelle et en se prononçant en faveur de la paix, à l’intérieur comme à l’extérieur de sa ville, Simon fait figure de porte-parole de Verdi, dont on connait le rôle dans le processus d’unification de l’Italie en voie de réalisation.

Actualisation forcée

Au drame humain et politique très ancré dans un lieu et un temps précis, le metteur en scène espagnol Calixto Bieito a enlevé toute couleur locale, et même toute couleur tout court. Sauf les costumes banalement contemporains, vivement colorés, eux, dénotant une actualisation forcée de l’intrigue. Placé sous le soleil noir de la mélancolie, le décor rébarbatif, tout entier en métal noir et blanc, imite une carène de bateau évidée, posée tel un monstre marin échoué sur un plateau qui tourne à en donner la nausée. A l’intérieur, le bateau est équipé de tubulures et d’escaliers maintes fois servis sur la scène de la Bastille, que parcourent les chœurs et le fantôme muet de la défunte bien aimée Maria qui erre telle une âme en peine tandis qu’une vidéo sème sur le mur du fond des images absconses d’un visage en gros plan.

Dès le magnifique prologue orchestral, le chef Fabio Luisi, natif de Gênes, conduisant avec souplesse les musiciens et les chœurs très inspirés de l’Opéra de Paris, fait entendre la variété de couleurs et de textures voulue par Verdi. L’entente et le travail de préparation avec les chanteurs sont manifestes, particulièrement chez Ludovic Tézier qui, à tout juste cinquante ans, a l’âge du rôle de Simon, en pleine possession de ses moyens vocaux. Le baryton est crédible de bout en bout, combattant pour la paix aux allures christiques, surtout dans la scène finale de son agonie, qui dure un bon quart d’heure, où il succombe victime d’un empoisonnement perpétré par le traite Paolo.

Autour de lui, les chanteurs principaux ne déparent pas. La soprano Maria Agresta incarne une touchante Amelia aux subtils pianissimi, la basse finlandaise Mika Kares, un Fiesco de très belle prestance, le ténor Francesco Demuro un Gabriele séduisant, et l’impressionnant baryton Nicolas Alaimo un Paolo plein de duplicité.

Simon Boccanegra
Paris Du 15/11/2018 au 13/12/2018 à 19h30 Opéra Bastille 130, rue de Lyon Téléphone : 08 92 89 90 90. Site du théâtre Réserver  

Simon Boccanegra

de Giuseppe Verdi

Opéra
Mise en scène : Calixto Bieito
 
Avec : Ludovic Tézier, Mika Kares, Maria Agresta, Francesco Demuro, Nicola Alaimo, Mikhail Timoshenko, Cyrille Lovighi, Virginia Leva-Poncet

Direction musicale : Fabio Luisi
Décors : Susanne Gschwender
Costumes : Ingo Krügler
Lumières : Michael Bauer
Vidéo : Sarah Derendinger

Durée : 2h50 Photo : © Agathe Poupeney