Cécile STROUK Paris
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Publié le 20 novembre 2018
Le hasard nous a conduits sur les pas d’hérétiques hautes-en-couleurs qui nous ont fait aimer encore davantage la figure de la sorcière. Une création de Mariette Navarro clair-obscurément mise en scène par François Rancillac à l’Aquarium.

La synchronicité, une forme de sorcellerie selon vous ? Nous nous sommes véritablement posés la question en ce dimanche fraîchement ensoleillé, lorsque nous avons atterri au Théâtre de l’Aquarium (Cartoucherie, Vincennes), après un chassé-croisé raté au théâtre de la Tempête (juste à côté).

D’une pièce classique sur un homme qui séduit les femmes par son verbe fleuri (Cyrano), nous sommes passés sans transition à une création mettant en scène des femmes hérétiques, pour ne pas dire sorcières. Sorcières ! Mais non, encore ?! Décidément, on entend ce mot partout en ce moment. Surtout depuis l’achat récent du nouvel ouvrage (majeur) de Mona Chollet, titré du même vocable. Nous y allons de pied ferme, ragaillardis par ce phénomène de synchronicité qui nous accule à penser que la sorcière contemporaine est partout (pour le plus grand bien des femmes qui veulent s’émanciper).

Chorale ensorcelante

Les premiers instants de la pièce poursuivent notre ravissement. Une femme seule, assise quelque part dans le public, élève la voix dans un discours où l’on sent un immense regret face à « ces fondamentaux politiques et éthiques de la démocratie occidentale [qui] se délitent », pour reprendre les propos de François Rancillac, commanditaire et metteur en scène de la pièce [accessoirement, directeur de l’Aquarium].

Cette femme pourrait être vous, nous ou n’importe qui d’autres vivant dans le monde actuel qui est le nôtre. Sa tenue vestimentaire est parfaitement conforme à notre époque. Ça se passe donc bien en… 2018. Après ce monologue et plusieurs pas hésitants, elle se lève pour rejoindre la scène, dans une pénombre des plus obscures.

On n’y voit rien, comme dirait Daniel Arasse. On n’y voit rien pour mieux entendre et ressentir les voix uniquement féminines qui surgissent ça et là. Des voix puissantes, pleines de charisme. Mais aussi et surtout, des corps qui occuperont l’espace avec force présence, grimpant sur les tables, jouant avec les objets, se cachant derrière l’écran central, courant autour du dispositif scénique ou se transformant en Pussy Riot Witches…

Laïcité radicale

Dans ces ténèbres scéniques, on devine la situation. La « Femme » est allée rejoindre un groupe secret d’autres femmes pour l'aider à trouver un sens à son marasme existentiel. Ces femmes sont au nombre de trois. Leur voix tonne d’un côté comme de l’autre de la scène, dans des phrases incantatoires. Eh oui, ces trois femmes sont des « Sorcières », le mot sera prononcé par la « Femme » bien plus tard dans la pièce, comme si c'était tabou.

Il faut quand même rappeler, et elles s’en chargent d’ailleurs à maintes reprises, que les sorcières furent victimes, notamment au Moyen-Âge, d’une chasse (masculine) féroce. Pour quoi ? Pour leur pouvoir « magique ». C’est-à-dire, leur discernement, leur clarté, leur progressisme, leur indépendance, leur désobéissance. Les sorcières furent des féministes avant l’heure. Et – comme si c’était intimement lié – ces qualités d’émancipation ne vont pas sans laïcité.

La trinité au féminin

Incarnée par la figure de la « Martyre », la religion est vilipendée par ces sorcières. Pire, humiliée, honnie, tuée. Dans leur quête d’absolue liberté, les sorcières revendiquent une laïcité radicale qui finit par les rendre elles-mêmes aveugles. En tout cas, c’est ce que pense, et finit par dire, la « Femme » qui, d’abord intimidée par cette plongée initiatique brutale dans le monde de la sorcellerie, se rebelle peu à peu contre ces figures qui, sous couvert de libertarisme, deviennent tyranniques. Car trop de croyances tuent.

La mise en scène accompagne cette définition oxymorique de la sorcière. Tout est autant pensé pour déchaîner leurs paroles, que pour les renvoyer à leurs propres barrières mentales. Les tables façon « écolier », les murs siégeant autour de la « salle de classe » et le bruit sourd de portes sont autant d'astuces scénographiques qui montrent les limites de la pensée, dès lors qu'elle s'extrémise.

Le doute, ce Sauveur

Mariette Navarro, dans cette pièce intitulée Les Hérétiques, fait l’apologie, en filigrane, du doute. Seul voie vers la lumière de l’esprit. Personne n’a complètement raison, personne n’a pas complètement tort. Voilà. Le salut, il se trouve dans la figure de ces trois femmes qui resteront finalement sur scène : une des trois Sorcières, la Martyre et la Femme. La trinité au féminin. La femme dans son triple pouvoir, la femme en 3D. Une complétude parfaite qui trouve son équilibre dans la reconnaissance de ses deux autres facettes.

Les comédiennes, toutes autant qu’elles sont, rendent un hommage vibrant au texte de Mariette Navarro en le déployant avec une féérie obscure dans l’espace. Le jeu est mûr, les dialogues fluides, les personnages affirmés, les liens entre les personnages complexes et évolutifs. Ce quintet exclusivement féminin montre à quel point la femme, à force d’avoir été autant victime, s’impose aujourd’hui comme l'être le plus résilient, le plus révolté, le plus lucide qui soit. En un mot, le plus puissant.

Les hérétiques
Paris Du 14/11/2018 au 09/12/2018 à Du mardi au samedi à 20 h, le dimanche à 16 h Théâtre de l"Aquarium La Cartoucherie Route du champ de manœuvre 75012 Paris Téléphone : 01.43.74.99.61. Site du théâtre  

Les hérétiques

de Mariette Navarro

Théâtre
Mise en scène : François Rancillac
 
Avec : Andrea El Azan, Christine Guênon, Yvette Petit, Stéphanie Schwartzbrod, Lymia Vitte

Scénographie : Raymond Sarti

Costumes : Sabine Siegwalt

Lumière : Guillaume Tesson

Son Tal Agam

Assistante-stagiaire à la mise en scène : Alexandra Maillot

Travail chorégraphique : Marion Lévy

Illusion, magie : Benoît Dattez

Maquillage, coiffures : Catherine Saint-Sever

Réalisation des costumes : Séverine Thiébault

Construction du décor : Eric Den Hartog, Mustafa Benyahia

Peinture du sol : Anaïs Ang, Nathalie Nöel

Durée : 1h50 Photo : © Christophe Raynaud de Lage  

Production : Théâtre de l’Aquarium

Coproduction : Cie Théâtre sur paroles, Comédie de Béthune - CDN des Hauts-de-France ; Le Bateau Feu (Dunkerque) ; La Ferme de Bel Ebat - Théâtre de Guyancourt

Participation artistique : Jeune Théâtre National, Fonds d’Insertion pour Jeunes Comédiens de l’ESAD-PSPBB

Soutien : Région Île-de-France, ADAMI, SPEDIDAM