Le procès
Michel VOITURIER Lille
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Publié le 19 novembre 2018
Dans un décor grandiose, une mise en scène à la fois sobre et bourrée de signes, Lupa s’offre et nous offre son Kafka comme une alarme philosophique au-delà de l’absurde et en plein dans l’actualité.

Divisé en trois parties, le spectacle trace un portrait de société tout en s’attardant sur la personnalité de Kafka avant de déboucher vers un avenir où la pensée libre est livrée à la maltraitance. D’abord, ce sera l’arrestation et l’interrogatoire, mise en place d’un système qui manipule les individus. Ensuite, il y aura, au cœur d’une atmosphère d’hôpital psychiatrique, une trouble exploration de la sexualité à travers le personnage central du « Procès » autant qu’à travers l’écrivain Kafka et même de la troupe de Lupa. Enfin, il y aura la confrontation au sens à donner à l’existence lorsque la gouvernance de l’absurde entraîne l’humanité, de toute inéluctable façon, vers la mort.

C’est donc un spectacle long qui n’évite pas les longueurs, et par conséquent une certaine lassitude surtout lorsque le surtitrage oblige à suivre le texte dans ses passages les plus touffus. Il n’évite pas non plus les défauts qu’entraîne une technologie dès qu’elle devient trop présente. Comme dans « Arctique » de Van Dalem, l’usage systématique des micros contraint le son à sortir en des endroits fixes de haut-parleurs et savoir qui parle n’est pas toujours facile à repérer s’il n’y a pas gesticulation ou mouvements des locuteurs noyés dans la pénombre. Quant aux voix off chargées des commentaires ou de certains monologues intérieurs, leur timbre trop proche de celui des comédiens les noie dans un magma sonore.

Ces réserves faites, cette réalisation grandiose emporte le public vers une réflexion multiforme essentielle. À propos des législations, le mécanisme implacable des édits légaux incompréhensibles pour le citoyen moyen déploie son implacable logique. Il est vrai que dans le monde d’aujourd’hui plus personne n’est innocent. Tout le monde devient inévitablement coupable de quelque chose même s'il ignore de quoi. Et le cadre rouge lumineux qui délimite la scène rappelle en permanence qu’existe une frontière virtuelle qu’il est interdit de franchir.

Quand la perception se donne plurielle

C’est interprété avec une sobriété qui permet aux corps de prendre dans l’espace la place qui les rend significatifs. Alternant une lenteur nourrie de perplexité avec des explosions virulentes qui sont les exutoires de la peur, la représentation dit la fragilité de tout équilibre de l’humain dans sa dimension personnelle. Lupa, par un ingénieux éclairage, permet aussi de passer d’un lieu à un autre sans avoir nécessairement besoin de changer de décor.

La vidéo joue son rôle de regard porté autrement. Soit qu’elle adopte un autre point de vue par différence d’angle ou de cadrage ; soit qu’elle accentue tel ou tel détail en gros plan, soit qu’elle dissocie les personnages de fiction et les comédiens réels qui les incarnent ; soit qu’elle fasse des incursions dans des dimensions temporelles autre que le présent ; soit enfin qu’elle montre concrètement l’imaginaire des protagonistes, fantasmes compris.

Quand la fiction rejoint le réel du vécu

Le passage de Joseph K, héros littéraire, à la personnalité complexe et complexée de Kafka auteur vient insérer dans la trame originelle du roman un rapport qui tente d’éclairer la difficulté existentielle de l’amour en général et des relations sexuelles en particulier. La biographie venant ici au secours de la fiction pour lui donner une perception plurielle. La mise en scène s’empare alors de la crudité de certaines situations pour compléter les stratégies que le désir suggère afin de réaliser autant fusions que hantises.

Cette relation avec le vécu se complète d’une réflexion sur celui du metteur en scène et de sa troupe dans la trouble atmosphère politique de dérive réactionnaire actuelle de leur pays. La liberté de penser, de créer, d’exprimer y est brimée. Et si la pratique de l’interrogatoire est courante, elle a comme objectif de faire non pas parler mais avouer une opposition qui mène à la répression. La scène saisissante des membres de  la compagnie du Nowy Teatr bâillonnés sur scène et fusillés sur écran en est la plus spectaculaire démonstration.

La fin, inscrite dans une cathédrale qui sent la ruine comme le reste des décors, au sein d’une pénombre qui rend tout fantomatique, est fort verbeuse. Elle reprend la parabole des portes de la loi et souligne une dernière fois le message pessimiste de Kafka, la vision désespérée de Lupa face au monde tel qu’il est devenu et dont l’avenir dépendra de tous les condamnables que nous sommes.

Lille - Next Du 16/11/2018 au 17/11/2018 à 18h Théâtre du Nord 4, Place du Général de Gaulle Téléphone : 03 20 14 24 24. Site du théâtre Réserver  

Le procès

de Franz Kafka

Théâtre
Mise en scène : Krystian Lupa
 
Avec : Bożena Baranowska, Bartosz Bielenia / Maciej Charyton, Małgorzata Gorol, Anna Ilczuk, Mikołaj Jodliński, Andrzej Kłak, Dariusz Maj, Michał Opaliński, Marcin Pempuś, Halina Rasiakówna, Piotr Skiba, Ewa Skibińska, Adam Szczyszczaj, Andrzej Szeremeta, Wojciech Ziemiański, Marta Zięba, Ewelina Żak

Traduction : Jakub Ekier
Adaptation, lumières : Krystian Lupa
Costumes : Piotr Skiba
Musique : Bogumi? Misala
Video, cooprération à la mise en lumière : Bartosz Nalazek
Animations : Kamil Polak
Lumières : Dariusz Adamski (Nowy Teatr), Daniel Sanjuan Ciepielewski (TR Warszawa)
Son : M Burkot (Nowy Teatr), Antoni Mantorski-Barczuk (TR Warszawa)
Vidéo : Maciej Żurczak (Nowy Teatr), Marcin Metelski (TR Warszawa)

Durée : 4h45 entractes compris Photo : © Magda Hueckel  

 

Producteur principal : Nowy Teatr
Collaborations : Teatr Polski w Podziemiu
Production : Studio teatrgaleria, Teatr Powszechny, TR Warszawa, Le Quai Centre Dramatique National Angers Pays de la Loire / Coproduction: Kunstenfestivaldesarts (Bruxelles), Printemps des Comédiens (Montpellier), Odéon-Théâtre de l'Europe (Paris ), Festival d’Automne (Paris), La Filature Scène nationale (Mulhouse), Théâtre du Nord (Lille), NEXT festival / La rose des vents Scène nationale Lille Métropole (Villeneuve d'Ascq), HELLERAU (Europäisches Zentrum der Künste Dresden), Onassis Cultural Centre-Athens
Soutien : Ville de Varsovie (Miasto  Warszawa).

Compléter : http://www.ruedutheatre.eu/article/3481/des-arbres-a-abattre/

                    http://www.ruedutheatre.eu/article/3006/des-arbres-a-abattre/

                    http://www.ruedutheatre.eu/article/2284/perturbation/

                    http://www.ruedutheatre.eu/article/1623/salle-d-attente/

                    http://www.ruedutheatre.eu/article/1070/factory-2/

Comparer : http://www.ruedutheatre.eu/article/3880/arctique/

Lire : Franz Kafka, Le procès, Paris, Gallimard, 1987

Visionner : Orson Welles, Le procès (1962), DVD Studio Canal, 2012