Cécile STROUK Paris
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Publié le 16 novembre 2018
Nous retrouvons avec plaisir deux grandes figures de la "Mousson d’été", notre rendez-vous estival d’écritures théâtrales contemporaines : Véronique Bellegarde et Julie Pilod. Deux femmes au talent sensible qui s’emparent d’une pièce – ou plutôt, d’un conte – écrite spécialement pour elles. Une partition de toute beauté sur un sujet de toute mocheté.

Nous découvrons, pour la première fois de notre parcours de critique, le théâtre Le Colombier. Dans une ruelle résidentielle de Bagnolet, nous poussons une porte puis un rideau rouge pour entrer dans un antre intimiste qui donne sans transition sur un bar. Soit. Nous décidons de prendre une bière. L’ambiance est confortable. Très vite, nous tombons sur Véronique Bellegarde, la metteure en scène. Nous échangeons quelques mots avant d’être appelés pour découvrir Cardamone, création de Daniel Danis spécialement conçue pour elle et sa grande alliée, Julie Pilod. Durée : 1h00. Ni trop court, ni trop long.

Cardamone, un personnage épicé

Julie Pilod entre sur scène, vêtue telle une bohème hippie aux bouclettes blondes désordonnées. Elle adopte une intonation un poil brusque, une démarche un peu lourde et une gestuelle légèrement brutale. Pas clichée pour autant, juste naturelle et spontanée. La femme qu’elle interprète est une adolescente en errance dans un endroit qui ne sera jamais nommé. Mais dont on sait une chose : qu’il est en Guerre. En témoignent ces méchants oiseaux du ciel qui bombardent ça et là ses terres. Révoltée par cette guerre, elle se met en exil pour la combattre.

Lors d’une de ses déambulations solitaires, elle rencontre la « Petite sans nom ». Essentiel à la suite de l’histoire, ce personnage sera incarné par du papier, une poupée puis une marionnette plus vraie que nature. Sans vie autre que celle que la comédienne voudra bien lui donner. D’abord répugnée par l’odeur nauséabonde qui se dégage de cette petite, que l’on s’imagine être une réfugiée orpheline, elle décide de la prendre avec elle.

Au cours de cette route initiatique, Cardamone lui en fera voir de toutes les couleurs. Au sens propre d’abord, en lui montrant des paysages tour à tour détruits, en ruine ou sauvages, qu’elle recoloriera à la torche pour lui montrer que la vie peut avoir d’autres couleurs que celles, tristes et sombres, de la Guerre. Et, au sens figuré ensuite, en la maltraitant.

La Guerre en couleurs

La poupée qui dit oui

Cette poupée, c’est son souffre-douleur. Cardamone la jette par terre à plusieurs reprises, lui parle mal, l’humilie, avant de la consoler dans des accès de remords - une relation « mère-fille » tendue qu’elle reproduit malgré elle, face à une mère qui fut elle-même maltraitante.

Un jour, elles rencontrent un homme, Curcuma, dont le nom file la métaphore de ces épices douces. Curcuma est un dragueur des bois qui s’immisce dans la vie de ces deux femmes pour les aider, voire les sauver. Dans ce rôle d’adjuvant fantaisiste, Julien Masson donne la réplique à Julie Pilod avec une force tranquille, sachant être présent comme absent.

Onirisme séméniakoien

Le texte - poétique, parabolique et enchanteur - est porté par une mise en scène onirique qui en accentue les notes de « conte ». Un arbre aux branches érectiles, duquel s’échappent des voix et de sons quand ce n’est pas une mésange blanche qui s’y agrippe ; quelques boîtes jonchées au sol sur laquelle la comédienne s’assoit pour discuter avec sa poupée ; et ces panneaux de papiers déroulants qui s’imposent comme les éléments scénographiques majeurs de la pièce. C’est là qu’est projeté l’imaginaire de Cardamone, c’est là qu’elle recolorie le monde, c’est là aussi qu’elle découpe au cuter les images qu’elle ne veut plus voir.

Ces images, justement, sont des œuvres photographiques d’un artiste que Véronique Bellegarde affectionne tout particulièrement : Michel Semeniako. Ce « photographe plasticien sculpte de nuit, avec une lampe torche, des paysages, de l’architecture et des objets » via des temps de pause longs et patients. Le rendu est tout simplement somptueux : les photos se transmuent en peintures graphiques qui happent l’attention par la densité de leurs couleurs et l’héroi-fantaisie de leurs atmosphères.

Ce seul choix de mettre ainsi en scène et en vie des œuvres d’art témoigne de la finesse de Véronique Bellegarde qui, me confie l’un de ses proches, « est une grande lectrice ». Une lectrice qui a l’art de donner à voir l’œuvre dans sa quintessence.

Cardamone
Bagnolet Du 13/11/2018 au 17/11/2018 à 20h30 Théâtre Le Colombier 20 Rue Marie Anne Colombier Téléphone : 01 43 60 72 81. Site du théâtre  

Cardamone

de Daniel Danis

Théâtre
Mise en scène : Véronique Bellegarde
 
Avec : Julie Pilod, Julien Masson

Lumières : Philippe Sazerat

Création sonore et musicale : Philippe Thibault

Création de la marionnette : Valérie Lesort

Photographie : Michel Séméniako

Maquillages : Isabelle Lemeilleur

Administration : Valentine Spindler

Durée : 1h Photo : © Philippe Delacroix  

Production Le Zéphyr/Véronique Bellegarde
Coproduction Le Colombier / Cie Langajà Groupement (Bagnolet).
Soutien  CITF (Commission Internationale du Théâtre Francophone), du FIJAD - Fonds d’Insertion pour Jeunes Artistes Dramatiques, D.R.A.C. et Région Provence-Alpes-Côte d'Azur, du Conseil des Arts et Lettres du Québec, de Cap*-La Fabrique (Coopérative Artistique de Production), Drac-Île de France/ Ministère de la Culture.
Partenariat Les Coups de Théâtre (Festival international des arts jeune public de Montréal-Québec), la Compagnie Daniel Danis-Arts/Sciences (Montréal), La Mousson d’hiver.

Lire : Daniel Danis, Cardamone, Paris, l'Arche, 2018