Cécile STROUK Paris
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Publié le 9 novembre 2018
À texte magistral, prestation magistrale. Voilà ce que l’on peut dire en substance de « La Magie lente » qui se joue actuellement au Théâtre de la Reine Blanche, à Paris. Une pièce sur les traces que laisse - à vie - un traumatisme mal diagnostiqué.

Au théâtre, on s’ennuie souvent. Ce n’est pas une critique. C’est un constat. L’esprit divague, se perd, revient, repart… Instable comme les pensées. La pièce peut être de qualité, l’esprit nous joue toujours ces mêmes tours de passe-passe. Seulement parfois, il arrive qu’il se stabilise, s’immobilise, se suspende. Ce phénomène rarissime se produit lorsque la pièce que vous avez devant les yeux vous coupe le souffle, vous émeut, vous touche.

Ça nous est arrivé hier, au théâtre de la Reine Blanche. Bon, le titre avait déjà toutes nos faveurs : La Magie lente. Magnifique, n’est-ce-pas ? Telle était la manière dont Freud désignait la psychanalyse, ce lent processus de plusieurs années qui parvient, dans le meilleur des cas, à réparer. D’autres arguments de poids nous ont également poussé à nous déplacer : Pierre Note à la mise en scène, Denis Lachaud à l'écriture et cette interdiction « aux moins de 15 ans » inédite dans notre parcours de critique théâtrale.

Un minimalisme de rigueur

Situé près de la Chapelle, le théâtre de la Reine Blanche est un havre de paix qui n’hésite pourtant pas à proposer des pièces bouleversantes. Conscient de ça, on s’assoit au premier rang de la scène intimiste du théâtre pour être au plus près du comédien, Benoît Giros. Un seul en scène, avec comme accessoires une table, un ordinateur et des boutons déposés à même le sol qui déclencheront plusieurs atmosphères visuelles. « Pas d’effets, pas de vidéo, pas de sons, pas d’ajouts (…) », déclare Pierre Notte pour justifier cette scénographie minimaliste.

La Magie lente débute sous forme de conférence. Le comédien s’adresse à nous comme si nous étions ses confrères psychiatres, pour nous raconter une histoire. Celle de Louvier, un homme qui décide de consulter un nouveau psychiatre, dix ans après avoir été déclaré, à tort, schizophrène par un médecin aveugle. Au fond, l’histoire s’avère bien plus complexe et le traumatisme bien plus vaste : Louvier n’est pas schizophrène mais bipolaire. Marié, père de 2 enfants, homosexuel refoulé, et enfant violé « à répétition » par son oncle entre 8 et 13 ans.

Un mal en patience

Pensées sonores

En révélant ça, on brûle de nombreuses étapes, notamment celle où le patient entend dans sa tête des voix d’hommes qui, dans le métro parisien, lui crient leur envie de le sodomiser tous autant qu’ils sont ; celle où il qualifie ces voix d’« hallucinations » alors que ce sont des « pensées sonores » ; celles de ses pulsions mortifères à l’égard de son propre fils ; celles de nier en bloc qu’il est gay ; celles de ne l’avoir jamais révélé les viols dont il a été victime à ses parents pour les protéger… Une longue série de révélations qui nous sont dévoilées à nous, spectateurs mutiques, « comme par magie. »

En explorant son déni, le psychiatre, interprété par le même comédien dans un face-à-face tour à tour désespéré et flegmatique, l’invite à retourner dans son enfance. Sans le conscientiser, Louvier évoque alors des souvenirs de ses vacances en Normandie auprès de son oncle et de sa tante, puis d’un rêve où son oncle dit « chut » à un enfant qu’il sodomise. Puis la fulgurance que cet enfant c’est lui, et qu’il a été sodomisé à maintes reprises pendant 5 ans, quand il partait en vacances, à la merci d’un oncle pulsionnel, mort à 58 ans d’une attaque cardiaque.

Après avoir rencontré plusieurs psychiatres à Versailles, Aulnay-sous-Bois et Avignon, Denis Lachaud, l’auteur, a décidé de mettre en ob-scène « la pire des histoires possibles » avec un comédien « qui prend en charge tous les personnages ». Quelle bonne idée. Pas une fausse note, pas une hésitation, pas un mot écorché. Tout est juste, ses regards, ses déplacements, ses tremblements, ses pleurs, ses angoisses. C’est brillamment interprété. Et très courageux d’avoir choisi d’incarner cette parole-là qui dénonce concomitamment deux tragédies : les ravages du viol et l’erreur de diagnostic.

Ponctué par la ritournelle obsédante du verbe « enculer », le texte de Denis Lachaud est puissant, juste, vulgairement pudique. Parler du viol pédophile de cette manière est une prouesse linguistique et scénique. « Il y a dans les fondements de la psychose quelque chose d’éminemment théâtral », explique-t-il. Et, ajouterons-nous, d’admirablement horrible.

La Magie lente
Paris Du 02/11/2018 au 23/12/2018 à 19h00 Théâtre de la Reine blanche 2 Bis Passage Ruelle, 75018 Paris Téléphone : 01 40 05 06 96. Site du théâtre  

La Magie lente

de Denis Lachaud

Théâtre
Mise en scène : Pierre Notte
 
Avec : Benoit Giros
Durée : 1h10 Photo : © DR