Michel VOITURIER Lessines
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Publié le 26 octobre 2018
Entre le rêve du migrant et la réalité du débarqué, il y a pas mal de frontières à passer. Pour arriver finalement ailleurs que dans la chimère. Ainsi le dit ce conte aux allures de tradition qui jette l’ancre dans la fiction en vue de mieux dénoncer les illusions : celles d’émigrés déçus et celles des opposants désinformés.

Le pari posé par René Bizac est, non pas de reprendre le trajet vécu de Lazare Minoungou, originaire du Burkina Faso, mais de lui faire incarner l’épopée du personnage fictif de Jean-Denis Coumba dans un seul en scène où il endossera la parole de multiples intervenants. Pour ce, l’auteur a composé un texte touffu, plein de verve, de rythme, d’images verbales. 

Afin de compenser ce foisonnement oral et la prolifération des protagonistes, il a adjoint à son comédien-narrateur, un atypique soliste musical, Max Vandervorst, surnommé à bon escient « luthier sauvage », qui recycle des objets quotidiens en instruments insolites et jubilatoirement sonores. Ce qui aboutit à un accompagnement intégré à plusieurs séquences ou des intervalles dans lesquels bruitages ou mélodies viennent alléger le discours, démonstration rayonnante du fait qu’avec presque rien il est possible de créer de quoi pratiquer un art.

Bizac a repris la tradition africaine du griot, ce conteur qui narre des légendes, ravive des mythes. Le comédien l’interprétera ainsi que les rôles de ceux qui traversent le récit. Car la nécessité de l’exil, c’est la voix d’un ancêtre qui l’ordonne et le cautionne en baptisant de « héros » le jeune Coumba.

Celui-ci partira donc, affrontera les flots et survivra aux esquifs propices aux noyades des passagers d’infortune. Il atteindra l’Europe. C’est alors que l’écriture de l’auteur va commencer à prendre son sens : elle va dénoncer le dérisoire des propositions de survie offertes au débarqué étranger et solitaire. Qu’annoncera-t-il aux siens lorsqu’il retournera au pays natal où on le fêtera comme un modèle de réussite sociale ?

Qu’il fut gardien à cheval pour patrouiller dans les quartiers sensibles d’Anvers et servir d’image de tolérance du bourgmestre de la cité ? Que descendu jusqu’à Paris il fut vendeur à la sauvette de tours Eiffel miniatures pour des Chinois ? Ou fouilleur de poubelles lorsqu’il avait faim ? Ou encore ramasseur de carcasses à évacuer des abattoirs ? Promeneur et toiletteur des chiens de la femme du grand patron ?  Incarcéré parce que les papiers officiels promis ne sont jamais arrivés ?

Cette accumulation de boulots minables et de désillusions sur fond d’exploitation permet à Bizac de dénoncer nombre de magouilles, de dysfonctionnements socio-économiques. De démontrer que les problèmes posés et engendrés par l’émigration ne sont pas dus aux personnes mais à la façon d’envisager le système global qui pousse à l’exode.

Lazare Minoungou joue ce récit bouillonnant avec une énergie et une conviction performantes. Il saute d’un personnage à l’autre, contrefait sa voix, endosse diverses défroques, se contorsionne, danse et bondit. Il ne parvient cependant pas toujours à éclaircir la prolixité du texte ni à élucider les identités de tous les intervenants car une part des signes scéniques n’est pas toujours évidente surtout au final où le côté fantastique n'aboutit pas vraiment au symbolique. La portée politique en souffre au détriment du message humaniste qui découle de la représentation.

Comme le dit la mère morte à la fin du spectacle : « Mais ce que je sais / c’est que ces pays  sont dans de drôles d’États. / Des États qui ne savent pas quoi faire de nous./ Ils voudraient bien / ils veulent /ils ne veulent plus. / Ce sont des girouettes./ Ils ne comprennent rien. / Je ne veux rien attendre d’eux / car il n’y a rien à attendre. »

Je suis un héros
Lessines - Belgique Le 20/10/2018 à 2h30 Théâtre Jean-Claude Drouot Centre culturel René Magritte 21 rue des Quatre Fils Aymon Téléphone : +32 (0)68 250 600. Site du théâtre Réserver  

Je suis un héros

de René Bizac

Mise en scène : René Bizac, Nathalie Huysman
 
Avec : Lazare Minoungou (comédien),Max Vandervorst (musicien)

Scénographie, costumes : Hélène Kufferath
Création lumière : Laurent Kaye
Régisseur : Anthony Vanderborght
Presse : Cathy Simon
Graphiste : Violette Bernard

Durée : 1h20 Photo : © DR  

Production : Théâtre Intranquille
Co-production : L’Espace Senghor (Bruxelles),Le Jacques Franck (Bruxelles)
Collaboration : Compagnie de L’Hydre

Lire : René Bizac, Je suis un héros, Carnières; Lansman, 2018, 54 p.

Lauréat : Tarmac (La Scène Internationale Francophone, Paris) saison 2016-2017