Noël TINAZZI Paris
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Publié le 13 octobre 2018
A l'Opéra comique "Orphée et Eurydice", de Gluck, est recréé dans la version française revue par Berlioz. L'équipe artistique contribue à un climat d'intense émotion dans une osmose des arts de la scène.

Fusion entre les chanteurs et le chœur, osmose entre la scène et la fosse, immersion des danseurs parmi les choristes, intensité dramatique rare... En une heure et demie de spectacle sans entracte, l'opéra de Gluck accomplit tout un cycle émotionnel déroulant ses charmes et ses sortilèges, les souffrances de l'amour perdu, les angoisses de la descente aux enfers peuplés de furies, débouchant sur la joie des retrouvailles avant de retomber dans le néant de la mort.

Les deux jeunes maîtres d'œuvre du spectacle, le chef Raphaël Pichon et le metteur en scène Aurélien Bory, ont réalisé une formidable synthèse des arts de la scène, de la danse et même du cirque en puisant dans les nombreux avatars du mythe antique du musicien/magicien Orphée. A ce chantre désespéré par la perte de son épouse Eurydice, le dieu Amour accorde la grâce de descendre au royaume des morts pour récupérer sa chère disparue et la ramener à la vie. A condition toutefois qu'il ne la regarde ni ne lui parle pendant tout le temps de la "traversée". Ce qu'il ne respecte pas, harcelé par les questions de son épouse qui exige des explications à son indifférence apparente. A quoi il cède en réduisant à néant le pacte passé avec le dieu, ce qui renvoie la malheureuse au domaine des ombres.

Œuvre "ouverte" par excellence, Orphée a énormément inspiré les créateurs en tous genres. Gluck, lui-même en a proposé en douze ans trois versions vocales (l’originale était pour un castrat italien) sur deux livrets différents. Celle choisie ici a été créée en français pour un ténor par Gluck venu en 1774 à Paris où il entendait imposer et étendre à toute l'Europe la révolution musicale et dramatique entreprise à Vienne. Cette version avec un happy end prévoyant la résurrection d'Eurydice éblouit le public de l’époque des Lumières, particulièrement Jean-Jacques Rousseau. Elle survécut sans dommages à la Révolution avant d'être reprise par Berlioz qui l'adapta en 1859 pour la contralto Pauline Viardot. Le rôle principal travesti est conservé ici mais avec une ouverture et un dénouement différents qui, tout en étant de la main de Gluck, sont des pièces rapportées venues d'ailleurs destinées à unifier l'opéra.

Débarrassé des afféteries de la musique baroque, le drame en musique se déroule de manière continue en quatre actes qui composent tout un cheminement dramatique avec ses débats et ses revirements, servi par une équipe musicale toujours soucieuse de vraisemblance, d'intensité et d'expressivité. Inspiré par Pina Bausch, qui comme nombre de chorégraphes a adapté l'opéra de Gluck, Aurélien Bory a réussi à actualiser le mythe sans le dénaturer dans une mise en scène pleine de trouvailles. Il remet en vigueur un dispositif optique du XIXème siècle,  ingénieux mais très lourd à manipuler, le Pepper's Ghost, qui renverse la verticalité en profondeur. Soit un immense miroir sans tain qui descend en s'inclinant sur la scène et réfléchit un tableau de Corot agrandi posé sur le plateau, à travers lequel passe Orphée lors de sa descente dans le monde des morts.Tantôt transparent, tantôt reflet, ce dispositif créé un climat d'immersion émotionnelle et d'identification avec la douleur du héros.

A ce climat contribue également le chef qui conduit son ensemble Pygmalion sur instruments d'époque en donnant à la partition les couleurs d'une tendre mélancolie, sans mièvrerie. Dotée d'une très grande agilité vocale, la mezzo Marianne Crebassa campe un Orphée bouleversant, littéralement dévasté par le chagrin. Annoncée comme victime d'un accident pendant les répétitions, la Soprano Hélène Guilmette se tire du mieux qu’elle peut du rôle ingrat d'Eurydice. Pour sa part, la soprano Léa Desandre compose un dieu Amour inattendu, combinant l'autorité du chant à une pointe de facétie.

Orphée et Eurydice
Paris Du 12/10/2018 au 24/10/2018 à 20h Opéra Comique Place Boieldieu 75002 Paris Téléphone : 08 25 01 01 23. Site du théâtre Réserver  

Orphée et Eurydice

de Christoph Wilibald Gluck

Opéra
Mise en scène : Aurélien Bory
 
Avec : Marianne Crebassa, Hélène Guilmette, Lea Desandre. Chœur et Orchestre Ensemble Pygmalion. Danseurs / Circassiens : Claire Carpentier, Élodie Chan, Tommy Entresangle, Yannis François, Margherita Mischitelli, Charlotte Siepiora.

Direction musicale : Raphaël Pichon
Dramaturgie : Taïcyr Fadel
Décors : Aurélien Bory et Pierre Dequivre
Costumes :
Manuela Agnesini 
Lumières :
Arno Veyrat
Chef de chant :
Alain Muller

Durée : 1h30 Photo : © Stéphane Brion