Thibaut RADOMME Bruxelles
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Publié le 9 octobre 2018
Que n'aura-t-on pas lu sur cette 'Flûte enchantée' version Romeo Castellucci ? Du bon, du très mauvais, des hauts cris, des imprécations à la limite de l'insulte... Un bilan s'impose.

La Flûte de Mozart a ceci d'enchanté qu'elle a le pouvoir d'attirer les foules et de remplir les salles. Ce charme n'a pas échappé à la Monnaie, qui bénéficie largement de l'attractivité du chef-d'œuvre (les représentations affichaient sold out avant la première !) tout en donnant carte blanche au metteur en scène pour déconstruire Mozart.

Une position ambiguë... qui explique pour une bonne part les réactions virulentes du public, nourries par le sentiment d'avoir été berné, voire escroqué. Le décalage entre le nombre d'enfants et d'adolescents dans la salle (quelle meilleure initiation à l'opéra, en effet, que l'œuvre mozartienne ?) et la violence d'une mise en scène très prétentieuse témoigne de ce qui, à nos yeux, consiste d'abord et avant tout en une erreur de communication de la part de la Monnaie.

La première partie de l'opéra commence plutôt bien, même si, déjà, le parti-pris de relecture estompe largement l'esprit de l'œuvre originale. Derrière un rideau de tulle où s'accumulent progressivement de grandes structures ouateuses, chaque personnage de l'opéra est symétriquement réfléchi par un double, qui fait les mêmes gestes en miroir, dans les sublimes chorégraphies de Cindy Van Acker.

Si le rendu visuel est bluffant de grâce et de précision (le premier acte offre ainsi une série de tableaux plus somptueux les uns que les autres), l'intention est obscure - et ce n'est qu'après avoir lu le programme du spectacle que nous avons pu comprendre que, par le truchement de ces marionnettes dédoublées, ombres pâlottes écrasées dans un magma blanchâtre, Romeo Castellucci entend discuter la vacuité (éventuelle) de la fable et la nécessité d'en décoder le sens pour accéder à la Lumière - rendant ainsi compte du caractère cryptique de l'œuvre maçonnique du compositeur autrichien.

L'entreprise de démembrement de la fable est encore accentuée par le choix de supprimer les récitatifs et de voler d'air en air, comme en une sorte d'album best of. Une première partie visuellement très réussie donc, largement moins désagréable qu'on a pu le dire et dont le parti-pris, s'il est discutable, est en tout cas compréhensible.

La flûte désenchantée

La soirée se gâte cependant avec la deuxième partie de l'opéra. Dans un décor d'une fadeur sans nom, Romeo Castellucci accumule tous les poncifs bas-de-gamme du happening artistique contemporain : tirage de lait maternel, exposition de chairs brûlées, usage de la projection vidéo. Le tout compose un tableau d'une laideur quelconque et d'une vacuité bien plus grande que celle que Castellucci impute au livret original.

Le summum du ridicule réside dans le fait de couper les récitatifs originaux sous prétexte de longueur inutile de la fable, pour ajouter des "poèmes" (il nous coûte d'employer ce mot pour décrire des textes aussi creux), péniblement récités dans un anglais approximatif par des "comédiens amateurs" - aveugles et grands brûlés - pendant d'interminables minutes. Quelle prétention !

D'une écriture absconse et ridiculement fate, ces textes révèlent une nouvelle fois l'obsession de Castellucci, après son Orphée et Eurydice (lire notre critique) très discutable : montrer la maladie, le handicap, la blessure, la mort sur scène, dans une forme de voyeurisme détestable où le spectateur se demande sans cesse s'il est en train d'assister à une pièce de théâtre ou à une émission de télé-réalité. Ce qu'il manque au metteur en scène, c'est finalement un peu de pudeur : les récits-témoignages des grands brûlés auraient eu infiniment plus de force s'ils n'avaient été suivis par le déshabillage des acteurs et l'exposition putassières des cicatrices marquant leurs corps.

Volontiers racoleur, profondément vulgaire sous couvert d'intellectualisme, Castellucci croit sans doute choquer le bourgeois. C'est oublier que le bourgeois est désormais revenu de tout et que, dans la société capitaliste contemporaine, il est infiniment plus subversif d'offrir du beau que d'étaler du laid.

Convenu, prévisible, mais surtout - et c'est le plus grave - profondément ennuyeux, Castellucci s'essuie les pieds sur Mozart. Si Mozart ne s'en trouve pas sali, Castellucci, lui, n'en sort certainement pas grandi.

Addendum : Et la musique dans tout ça ? Elle est magnifique, servie par une série de chanteurs très convaincants (mentions spéciales à Sabine Devieilhe en Reine de la Nuit et Sophie Karthäuser en Pamina, mais surtout à Georg Nigl, brillant en Papageno : quel acteur ! quel chanteur ! quelle émotion !) et par un orchestre en belle forme, dirigé avec subtilité par Antonello Manacorda. Mais c'est l'ennui de ces mises en scène contemporaines, aussi envahissantes qu'infatuées, qui relèguent l'œuvre au dernier plan : Castellucci a réussi - bel exploit ! - à faire oublier Mozart. La forme de notre critique ne fait que rendre compte de ce triste état de fait.

Bruxelles - Belgique Du 18/09/2018 au 04/10/2018 à 20h00 - 15h00 La Monnaie Place de la Monnaie, 1000 Bruxelles Téléphone : +32 70 23 39 39. Site du théâtre Réserver  

Die Zauberflöte

de Wolfgang Amadeus Mozart

Opéra
Mise en scène : Romeo Castellucci
 
Avec : Gabor Bretz, Tijl Faveyts, Ed Lyon, Reinoud Van Mechelen, Dietrich Henschel, Savine Devieilhe, Jodie Devos, Sophie Karthäuser, Ilse Eerens, Tineke Van Ingelgem, Angélique Noldus, Esther Kuiper, Georg Nigl, Elena Galitskaya, Elmar Gilbertsson, Guillaume Antoine, Yves Salens, Axel Basyurt, Sofia Royo Csoka, Alejandro Enriquez, Tobias Van Haeperen, Elfie Salauddin Crémer, Aya Tanaka

Direction musicale : Antonello Manacorda, Ben Glassberg

Mise en scène, décors, costumes, éclairages : Romeo Castellucci

Chorégraphie : Cindy Van Acker

Architecture algorithmique : Michael Hansmeyer

Collaboration artistique : Silvia Costa

Dialogues supplémentaires : Claudia Castellucci

Dramaturgie : Piersandra Di Matteo, Antonio Cuenca Ruiz

Chef des chœurs : Martino Faggiani

Orchestre symphonique et chœurs de la Monnaie

Académie des chœurs et chœurs d'enfants et de jeunes de la Monnaie s.l.d. de Benoît Giaux

Durée : 3h20