Noël TINAZZI Paris
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Publié le 3 octobre 2018
À la MC93 Jean-Pierre Vincent monte la comédie de Molière « George Dandin » en respectant le texte et en redonnant toute sa force à la satire sociale. Sans négliger la drôlerie.

Avec un mélange de verve et de sérieux qui n’appartient qu’à lui, Jean-Pierre Vincent redonne du sel à George Dandin, comédie de Molière considérée comme mineure. Tout en se réclamant de  Roger Planchon, le metteur en scène dépasse le réalisme de son maître, et vise une forme d’onirisme qui met la pièce en résonnance avec notre temps. Opération tout en finesse, sans les gros sabots de l’actualisation forcée pratiquée par beaucoup de ses confrères. En costumes d’époque, les comédiens respectent le texte sans le tronquer ni l’édulcorer, ils le disent de la façon la plus claire et la plus audible, bref servent une oeuvre et non l’inverse.

« La pièce, toute la pièce, rien que le pièce », proclame avec sa rigueur coutumière Jean-Pierre Vincent dans sa note d’intention avant d’ajouter « mais en faisant naître une analyse et une imagerie inédites ». Et de resituer l'oeuvre dans son contexte historique. Après des pièces sulfureuses comme Tartuffe et Dom Juan, le roi demande à Molière de calmer le jeu et, pour le grand divertissement de Versailles en 1668, d’écrire une pastorale avec ballets et chants sur une musique de Lully. Toute la cour accourue se moque à loisirs des déboires de George Dandin paysan parvenu qui en épousant une fille de qualité est devenu de la Dandinière, ce qui outre le ridicule lui vaut d’affronter une cascade de mésaventures du plus haut comique le menant au bord de la folie. En réalité tout le monde, y compris les courtisans, en prend pour son grade et la charge de Molière va bien au-delà de celle du dindon de la farce sociale.

Le décor rend compte du parcours du paysan qui veut se hausser du col (joué par Vincent Garanger, crédible bourru débonnaire) et mène des travaux dans sa maison qui attestent son nouveau statut social acquis grâce à son mariage. Sur les murs de la cour de ferme avec un puits au centre, un cul de vache qui dépasse d’un mur, se superposent des vues des décors grandioses de Versailles, fruit de l’imagination de George Dandin. Dans un coin, sur un tas de foin se vautre le commis Colin qui pousse la chansonnette sur un petit accordéon diatonique (Gabriel Durif, beau brin de voix qui s’appuie sur la musique de Lully), ritournelle qui reviendra avec des paroles différentes comme un intermède entre chacun des trois actes.

Dandin apparaît en paysan débrouillard qui a fait beaucoup d’argent et qui, après une visite à Versailles, dont il revient ébloui, rêve de se faire un palais modèle réduit, histoire d’épater les nobles du coin, dont se beaux-parents, qui le méprisent. Il s’est paré de vêtements à la mode, dont une perruque qu’il met - quand il y pense - toujours de travers, et respire le ridicule du paysan parvenu.

Lorsque la pièce commence, Dandin se lamente sur son sort (lamentation, qu’il reprendra tout au long du spectacle), regrettant amèrement d’avoir épousé une fille de nobles appauvris et bigots, croyant par ce biais accéder à la noblesse. Or, cette Angélique (Olivia Chatain, exquise fausse mijaurée), loin de le satisfaire (dans tous les sens du terme), écoute flattée les fadaises d’un courtisan de passage dans le coin, Clitandre (Iannis Aillet, parfait en godelureau hautain). Fine mouche, Angélique, chaque fois qu’elle est surprise en pleine galanterie, parvient avec la complicité des domestiques à mettre en scène des stratagèmes diaboliques et hilarants qui renversent la situation, et mettent Dandin en difficulté face à ses beaux-parents (Elizabeth Mazev/Alain Rimoux) venus constater les incartades de leur fille et trouvant celles du gendre. Selon une mécanique implacable et follement drôle, Dandin de victime devient bourreau. Un comble pour le malheureux mari qui en devient presque fou !

Mariages arrangés

Mais Molière ne s’en tient pas à ce comique de surface; il épingle au passage, et c’est le mérite de la mise en scène de le mettre en exergue, les travers de la société de son temps. A commencer par le sort fait aux jeunes filles dans des mariages arrangés par leurs parents. Ainsi Angélique, lorsqu’elle est surprise en flagrant délit de badinage avec le courtisan, a-t-elle beau jeu de se plaindre de n’avoir pas été consultée pour ce mariage qui l’a enfermée dans un prison à son plus bel âge. Et de renvoyer la plainte de Dandin à ses parents qui l’ont forcée à épouser ce rustre brutal et porté sur la bouteille.

Parmi toutes les autres dénonciations égrenées au fil de la pièce, il y a bien sûr la folie des grandeurs et la naïveté qui poussent Dandin à s’allier à des nobles pour améliorer son sort. Or c’est tout le contraire qui se produit. Car, amère constatation plus que jamais à l’ordre du jour, la persistance des préjugés de classes fait que jamais un paysan ne pourra accéder à la noblesse. Ni un mortel approcher de Jupiter.

George Dandin
Bobigny Du 26/09/2018 au 07/10/2018 à 20h MC93 9, Bd Lénine 93000 Bobigny Téléphone : 01 41 60 72 72. Site du théâtre

Tournée :

Du 10 au 12 octobre, Espace des arts, Chalon-sur-Saône
Les 17 et 18 octobre, Théâtre de Beauvaisis, Scène Nationale de l’Oise
Les 6 et 7 novembre, Le Granit Scène Nationale, Belfort

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George Dandin

de Molière

Théâtre
Mise en scène : Jean-Pierre Vincent
 
Avec : Olivia Chatain, Gabriel Durif, Aurélie Edeline, Vincent Garanger, Iannis Haillet, Elizabeth Mazev, Anthony Poupard, Alain Rimoux

Assistanat à la mise en scène : Léa Chanceaulme
Dramaturgie : Bernard Chartreux
Scénographie : Jean-Paul Chambas
Musique originale : Gabriel Durif
Costumes : Patrice Cauchetier
Création lumière et vidéo : Benjamin Nesme
Création sonore : Benjamin Furbacco

Durée : 2h Photo : © Pascal Victor