Noël TINAZZI Paris
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Publié le 1er octobre 2018
« Les Huguenots », grande fresque historique de Meyerbeer ressuscitée à l’Opéra Bastille. « Bérénice », œuvre contemporaine au Palais Garnier. Les deux salles de l’Opéra de Paris présentent des nouvelles productions on ne peut plus contrastées.

Grand opéra à la française et à grand spectacle sur la scène moderne de l’Opéra Bastille. Bref opéra contemporain très épuré sur la scène classique du Palais Garnier. L’ouverture de saison a des allures paradoxales dans les deux salles de l’institution parisienne avec des productions on ne peut plus dissemblables. En réalité ces choix s’imposent par la nature des deux spectacles eux-mêmes adaptés à la taille de chacune des deux salles : immense fresque historique avec grand effectif, solistes, chœurs et ballets pour « Les Huguenots » à la Bastille, drame intimiste pour « Bérénice » à Garnier.

. Les Huguenots. Après un immense succès dès sa création en 1836, l’Opéra-fleuve en cinq actes de Meyerbeer est  tombé dans l’oubli. Il en est tiré aujourd’hui par l’Opéra de Paris où il n’a plus été donné depuis 1936. Paradoxalement, cet archétype du grand opéra à la française est le fruit de l’éclectisme culturel du compositeur d’origine allemande, qui a connu ses premiers succès en Italie avec des opéras à la Rossini avant de s’installer en France. Il se fait une spécialité des drames historiques à grand spectacle dans la veine romantique impliquant un grand orchestre, des chœurs, des ballets et des chanteurs lancés dans des airs virtuoses en français, solos, duos ou airs d’ensemble. D’une durée record de cinq heures (dont deux entractes), le véritable marathon musical un brin pompier semble tiré en longueur; en réalité plusieurs séquences ont été coupées ou écourtées.

Le livret, signé du grand auteur de l’époque, Eugène Scribe, situe l’action aux moments qui précèdent la nuit de la Saint-Barthélemy (24 août 1572) où les catholiques fidèles à Rome massacrent les réformés, tenants du nouveau culte créé par Martin Luther et nommés en France Huguenots. La tension monte progressivement entre les deux clans, représentés respectivement par les Comtes de Saint-Bris et de Nevers pour les catholiques, et le gentilhomme Raoul de Nangis secondé par fougueux soldat Marcel pour les protestants.

Variation sur le thème de Roméo et Juliette au temps des guerres de religion, un jeune couple formé par Raoul de Nangis et Valentine, fille du Comte de Saint-Bris et suivante de Marguerite de Valois (future reine Margot), issus de chacune de ces factions également fanatiques, tente de sauver son amour. Malgré les tentatives réitérées de conciliation de la part de Marguerite de Valois et du Comte de Nevers, le massacre devient inéluctable. Après moult péripéties invraisemblables, quiproquos tragiques, épisodes secondaires ou rocambolesques qui détournent l’attention de l’intrigue principale et surenchérissent dans  la couleur locale pour sacrifier au goût de l’époque (comme la bénédiction des poignards par un des moines catholiques), les deux amants se retrouvent au finale dans le camp protestant pour affronter la mort.

Le metteur en scène Andreas Kriegenburg a conservé le contexte historique des guerres de religion tout en situant l’action en 2063, dans des décors modernes, épurés et passe-partout de passerelles s’étageant sur trois niveaux comme les ponts d’un navire desservis par des escaliers peuplés de protagonistes courant en tous sens. Le tout laisse une impression de désordre incontrôlé et de déjà-vu à la Bastille. Convaincu que les fanatismes religieux anciens se reproduisent et se reproduiront, le metteur en scène a conçu un spectacle en forme de dystopie, fiction d’anticipation très inquiétante comme certaines séries télévisées telle « La Servante écarlate », où le retour de la coercition par la religion fait froid dans le dos. Impression confortée par les costumes très contrastés : sombres et sobres pour les protestants, rutilants voire  extravagants pour les catholiques. Le climat de tension où baigne le spectacle n’offre que de rares moments de répit : au deuxième acte dans le parc du château de Chenonceau qui voit dans un décor de rêve (au sens propre du terme) Marguerite de Valois échafauder des plans de réconciliation et réconforter sa suivante Valentine.

Le jeune chef italien Michele Mariotti maîtrise les grandes masses orchestrales et chorales qu’il conduit avec fougue mais s’avère moins convainquant lorsqu’il s’agit de diriger les solistes chanteurs ou instrumentistes. La distribution, elle, se ressent de la défection récente de deux grandes pointures prévues au programme : la soprano Diana Damrau dans le rôle de Valentine, remplacée par Ermonela Jaho qui compense l’étroitesse de sa palette vocale par un tempérament plein de fièvre, et le ténor Bryan Hymel dans le rôle de Raoul de Nangis, repris par Yosep Kang, dont le chant en français pâtit de son origine coréenne et d’une impréparation manifeste. Parmi les autres grands rôles, on remarque la soprano Lisette Oropesa qui incarne une Marguerite de Valois aux aigus stratosphériques, l’excellente mezzo Karine Deshayes qui fait du page Urbain un personnage exquis, et la basse Nicolas Testé qui campe un Marcel impressionnant.

Globalement la phalange artistique est de bonne tenue mais peine à faire décoller le spectacle.

. Bérénice. Un opéra on ne peut plus contemporain sous les ors et les velours du Palais Garnier, la dernière commande de l’Opéra de Paris est pour le moins singulière. D’autant plus que, sur un forme musicale moderne, ce sont les vers du très classique Racine qui sont chantés. Comme à son habitude, le compositeur d’origine suisse, Michael Jarrell, a écrit lui-même le livret. Il a conservé intacts quelques alexandrins de la tragédie originale mais, dans le but de faire entrer les personnages directement dans l’action, il n’en a souvent retenu qu’une partie, voire, dans certains cas, un seul mot. La pièce en cinq actes est resserrée en quatre séquences entrecoupées d’interludes qui, à l’aide de vidéos en noir et blanc projetées sur le décor, donnent une tonalité onirique, voire cauchemardesque au spectacle.

Plus fidèle à l’histoire qu’à la littérature inspirée par Bérénice, Jarrell ne considère plus l’ ex-reine des Juifs comme une frêle jeune fille, victime innocente de la raison d’état romaine, mais comme une femme de pouvoir atteignant la cinquantaine. Elle est venue de son plein gré à Rome pour suivre son amant Titus, le destructeur du second temple de Jérusalem. Elle a trahi son peuple et n’en est pas moins haïe des Romains. Lorsque Titus, à la mort de son père, devient empereur, il doit à son corps défendant répudier l’étrangère. Et Bérénice a un autre prétendant romain en la personne d’Antiochus, fou amoureux d’elle sans retour.

L’orchestre accompagne et/ou ponctue le chant des personnages comme une vague. Souvent le flot des mots s’interrompt et la musique se substitue aux paroles. Dans la lignée des compositeurs français modernes, de Debussy à Boulez, la musique de Jarrell, tout en manifestant un sens de la couleur et de l’équilibre des formes, prend souvent des allures paroxystiques.

En phase avec la musique, le metteur en scène allemand Claus Guth, qui a beaucoup travaillé à l’Opéra de Paris ces derniers temps (notamment pour une Bohême dans l’espace, très controversée) met les personnages dans des situations de paroxysme, allant parfois jusqu’à la violence : à bout d’arguments Bérénice (jouée par l’excellente soprano Barbara Hannigan spécialiste de la musique contemporaine) jette ses chaussures à la tête de Titus. Lequel (campé par le formidable baryton danois Bo Skovhus, véritable bête de scène) se débat – physiquement – entre son amour et son devoir d’homme d’État. Pour sa part, Antochius (la basse Ivan Ludlow, bouleversant) s’en prend à lui-même. 

Le décor, sobre et classique, représente un lieu de pouvoir moderne (qui pourrait être aussi bien Versailles que l’Élysée) avec un salon central où se jouent les épisodes du drame. De chaque côté de ce salon s’ouvrent des antichambres qui sont le refuge des personnages principaux avec leurs suivants respectifs : Phénice pour Bérénice (la danseuse et chorégraphe israélienne Rina Schenfeld qui ne chante pas mais s’exprime en hébreu pour bien marquer qu’avec sa maitresse elles restent étrangères à Rome), Paulain (la basse Alastair Miles) pour Titus et Arsace (le ténor Julien Behr) pour Antochius.

Très chorégraphiée la direction des acteurs/chanteurs fait parfois penser à celle de Bob Wilson mais les accès de violence à quoi les personnages cèdent parfois dissipent cette référence. Après une montée en puissance, le spectacle s’achève sur un long decrescendo, les trois personnages du triangle amoureux semblent résignés à poursuivre une vie privée d’amour. Donc de sens.

Un spectacle bref (une heure trente sans entracte), hypnotisant.

Rentrée tout en contrastes à l’Opéra de Paris
Les Huguenots
Paris Du 28/09/2018 au 24/10/2018 à 18h Opéra Bastille 130, rue de Lyon Téléphone : 08 92 89 90 90. Site du théâtre

Bérénice : du 29 septembre au 17 octobre

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Les Huguenots

de Giacomo Meyerbeer

Opéra
Mise en scène : Andreas Kriegenburg
 
Avec : Pour « Les Huguenots » : Lisette Oropesa, Yosep Kang, Ermonela Jaho, Karine Deshayes, Nicolas Testé, Paul Gay, Julie Robard-Gendre. Pour « Bérénice » : Bo Skovhus, Barbara Hannigan, Ivan Ludlow, Alastair Miles, Julien Behr, Rina Schenfeld 

Pour « Les Huguenots » :
Direction musicale : Michele Mariotti
Décors : Harald B. Thor
Costumes : Tanja Hofmann
Lumières : Andreas Grüter
Chorégraphie : Zenta Haerter

Pour « Bérénice »
Direction musicale : Philippe Jordan
Décors : Christian Schmidt
Costumes : Christian Schmidt, Linda Redlin
Lumières : Fabrice Kebour
Vidéo : Rocafi lm
Dramaturgie :
Konrad Kuhn

Photo : © Agathe Poupeney