L'essence(tialisme) de la Mousson
Cécile STROUK Pont-à-Mousson
Contact
Publié le 29 août 2018
La Mousson d’Été est devenue le rendez-vous incontournable de l’été pour Ruedutheatre. Présents pour la quatrième année consécutive, nous avons assisté avec le même enthousiasme que d’habitude à une série de lectures de qualité, portées par des comédien.ne.s hors pair.

Lorsque nous arrivons dimanche soir à Pont-à-Mousson (PAM pour les intimes que nous sommes maintenant), le festival de la Mousson d’Été a démarré depuis 4 jours. Il nous en reste donc encore 3 pour découvrir les trouvailles européennes du truculent Michel Didym (directeur du festival) et de sa fidèle troupe.

WRITER

Toujours aussi majestueuse bien que moins accueillante (désormais, nous dormons à l’hôtel du centre-ville de PAM en lieu et place des spacieuses chambres de ce site classé monument historique), l’Abbaye des Prémontrés nous ouvre ses portes avec une première lecture audacieuse. The Writer, de l’Anglaise Ella Hickson. Traduction : L’autrice. Le terme en opposera plus d’un.e à la sortie de cette pièce qui met en mots, en scène et en abîme la domination de ces hommes qui ne peuvent s’empêcher de penser la Femme comme « baisable ou non », au-delà de toute autre considération.

Pour interpréter cette création dont l’héroïne veut « démanteler le capitalisme et renverse le patriarcat », quatre comédiens de talent, parmi lesquels Julie Pilod (déjà acclamée dans nos précédentes critiques pour son talent intuitif), Quentin Baillot (définitivement très bon), Charlie Nelson (à la logorrhée qui fait mouche) et Bénédicte Mbemba, une découverte. C’est elle qui démarre la pièce, dans ce rôle de femme qui souhaite « que le monde change de forme ». Elle porte avec conviction ce cri de révolte, relayé ensuite par Julie Pilod, dans le rôle de l’auteure, qui interroge à son tour la place de la parole feminine. Ce cri de révolte se transforme en cri tribal puis en attirances saphiques, puis en envie paradoxale d’exercer la même violence masculine sur sa partenaire. Comme si la révolte n’était pas encore suffisante pour échapper à ce poids de la domination.

La réflexion sur le statut d’auteur, dans son sens le plus large, s’est poursuivie le lendemain lors d’une dispute (dans le sens des débats ayant communément lieu dans les Universités Médiévales) entre Pascale Henry et Nathalie Fillon, toutes deux auteures et metteures en scène. Dans une joute agréable, à défaut d’être révolutionnaire, elles ont questionné un article de Libération qui titrait : A-t-on encore besoin des auteurs ? Si cette question est aussi rhétorique qu’inepte, cela leur a permis de soulever plusieurs points sur l’importance de écriture dramatique qui « rend compte de l’invisible », « donne un objet commun » et « permet la rencontre » ; sur sa fragilisation, « l’auteur.e est désormais soumis aux ordres de… » ; et sur son évolution, « le caractère de plus en plus romanesque des textes contemporains », « l’intérêt des écritures de plateau, collectives, organiques, corporelles ».

BODY

Le lundi, nous avons assiste à une création du Norvégien Geir Gulliksen, titrée Un corps. Bien que le sujet traitait d'un sujet passionnant - l’instrumentalisation du corps -, le texte nous a paru infiniment long et inutilement prolixe. Passons donc sur cette proposition pour nous attarder sur une autre lecture corporelle, qui eut lieu le lendemain : Ton plus extrême désir. Intelligemment mise en espace par Véronique Bellegarde, cette création de Dimitri Dimitriadis est une « variation » assumée de La Philosophie dans le Boudoir du marquis de Sade. S’inspirant de l’érotisme déchaînée du prisonnier libertaire et de ses fulgurances philosophiques, l’auteur grec propose une plume malicieuse, gracieuse et sans concession.

Les six comédiens sur scène disent leur fantasme « sans actes ». Tout reste dans le dire, dans le fantasme, dans l’intellectualisation, dans un jeu pervers de privation qui finit par vider leur conscience, leur dignité, leur respect à l’autre, leur intime et leur secret. Ils reprochent à la société sa « brutale persécution » alors qu’ils s’imposent à eux-mêmes la plus grande des persécutions : celle de tout s’autoriser, sans limites. Aux manettes de cette manipulation d’une terrible suavité : le conte, interprété avec corps par Alain Fromager, qui les emporte dans ce tourbillon de désillusions.

L'essence(tialisme) de la Mousson

Autre réflexion sur le corps qui mérite d’être saluée : La Traversée, du Catalan Josep Maria Mario. Ici, le corps est celui d’une jeune réfugiée, accueillie dans un camp humanitaire et qu’une Sœur trouve les yeux crevés, abusée. Ce corps meurtri signe le départ d’une dénonciation avortée : Sœur Cecilia, interprétée par Julie Pilod, sait intimement qui a fait ça (l’un des membres du camp, le Père), et veut le dénoncer. Au lieu de cela, elle est manipulée, obligée de se taire puis chassée. Cette pièce est l’histoire de ces paroles empêchées face à un collectif tyrannique qui, sous couvert de bonté, s'accorde l’impunité. C’est aussi l’histoire d’une foi mise à mal comme s’il était impossible que le monde soit juste : Sœur Cecilia renonce d'ailleurs à son statut pour devenir Cecilia.

PLEASURE

Dans cette édition 2018 de la Mousson d'Été, nous retenons deux pièces pour l'admiration et les frissons qu'elles ont suscités. Mise en scène par Guy Cassiers d’après une nouvelle de Philippe Claudel, La petite fille de Monsieur Linh offre un conte pluri-sensoriel d’une grande délicatesse et d’une émouvante simplicité : celui d’un grand-père qui, obligé de fuir son pays natal – le Vietnam - après avoir perdu son fils, sa belle-fille et sa petite-fille, atterrit dans un endroit étranger avec sa valise et ce qu’il croit être sa petite-fille (en fait, une poupée). Perdu, il erre dans cette ville nouvelle jusqu’à sa rencontre avec M. Bark. Un « gros homme » affable, souriant, qui redonne un sens à sa vie.

Outre l’excellence des chuchotements du comédien Jérôme Kircher, cette création poétique mise sur un dispositif à la contemporanéité minimaliste pour raconter l’histoire de ce boat people. Quelques micros sobrement installés et un grand écran qui projette l’essentiel : le nom de la petite fille imaginaire, les échanges froids et polis avec le corps médical chargé de le conduire dans une austère maison de retraite, et des lignes blanches. Lignes droites et impressionnantes de la ville, lignes tombantes de la tristesse et lignes chaotiques du destin.

Dans une toute autre langue, celles retorse des drames familiaux, nous avons enchaîné avec un texte du Français David Clavel. En vedette, Emmanuelle Devos. L’heure bleue met en scène une famille éclatée, dominée par les moult névroses que peut léguer un secret de famille refoulé. Un père ingrat, une fille victime, un fils lâche, une femme ambigüe, une mère d’un jeune enfant, et un autre fils plus jeune, photographe. Tous se réunissent après 20 ans de séparation : comme l’on peut s’y attendre, la vérité éclate, vertigineuse de douleur et bouleversante de nécessité. Dans cet écrit habilement ciselé, les comédien.ne.s excellent à interpréter leur persona. Avec en tête, David Clavel, à la vibration sincère, Anne Suarez, à la colère jouissive, et Odja Llorca, au flegme décalé.

HUMOR

Cette Odja Llorca, déjà vue le dimanche soir lors d’un « impromptu » imaginé par le truculent espagnol José Padilla et repérée pour son sens aiguisé du tragique comique. Que possède également celle qui lui donna la réplique, la réjouissante Catherine Matisse. Fantasque, le duo provoqua des rires à gorge déployée qui permirent des respirations salvatrices dans ce marathon théâtral où la place réservée à l’humour est plutôt ténue.

Un bon cru 2018 donc, qui a su manier le sérieux avec élégance, le féminisme avec présence et l’humour avec singularité.