Michel VOITURIER Avignon
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Publié le 18 juillet 2018
Hamlet, oui, c’est Shakespeare, du théâtre classique. Eminem, c’est un rappeur étasunien actuel. Union provisoire pour un spectacle où s’affrontent la culture traditionnelle et la mouvance hip-hop pour un match où les enjeux principaux sont la langue et les repères.

Des succédanés de Hamlet, on en connaît une série. En 1887 paraît une transposition irrévérencieuse signée par le poète Jules Laforgue.  Il y a une dizaine d’années, Bourseiller croisa Hamlet et Lorenzaccio. Et, à l’autre bout, au festival d’Avignon 2011, la transposition que Macaigne monta en massacre. Sans oublier la version récente  des frères Allouchi « L’être ou ne pas l’être » à la sauce pickles de l’humour belge. Voici, désormais, l’option, forme insolite et insolente, choisie par Louise Emö pour son texte et sa mise en scène.

Tout étonne. Hamlet est là, bien là puisque son histoire est présente, en filigrane avec Ophélie, Horatio et quelques autres figures shakespeariennes. Ils sont intégrés dans un humour désynchronisé concocté à base d’anachronisme, d’usage du langage devenu moyen d’introspection et de création d’un monde intérieur.

Il n’est jamais évident (mais est-ce nécessaire ?) de savoir si l’univers qui se joue sur le plateau est réel ou s’il est purement imaginaire. L’impression se construit qu’il y a un grand remue-ménage à l’intérieur d’un cerveau, engendrant à la fois les personnages de la tragédie élisabéthaine et y intégrant ses fantasmes personnels. L’enjeu premier étant sans doute de prendre jouissance dans une langue inventive dont la musique enivre, de laisser les mots apprivoiser leurs sonorités et dévoyer leurs sens. D'amaner à la perception du manque de repères moraux, philosophiques, sociaux.

Ce chaos, cette tempête de forces internes sort d’un seul être qui (s')éclate en quatuor. C’est un combat en quête d’identité pour un être hanté par le besoin d’exprimer, de s’exprimer, de dominer l’univers par sa parole. Sont alors brassés les thématiques de la mort, de la paternité, de l’amour, de l’amitié, de la violence criminelle, de l’imaginaire. Il ressort en tout cas de la succession des cinq actes concoctés par l’auteure une question : dans une optique freudienne, il s’agit de tuer le père pour se délivrer ; ici, une fois le meurtre accompli, d’autres suivent. Pour quelle délivrance ?

Se débarrasser d’Eminem, c’est effacer le modèle ; gommer Ophélie, c’est rayer l’innocence ; rejeter Horatio, c’est éradiquer l’ambition ; éliminer Hamlet, c’est annuler la langue. Pourtant le quatuor des interprètes est là, bien là, sur scène et en salle. Selon les codes actuels, leur dynamique convoque une rapidité de débit oratoire, une concentration de vitalité corporelle. Il y a là cette énergie qui caractérise les rappeurs et les slameurs (les bons, les authentiques), les rockeurs et les jazzmen.

L’humour fait mouche d’autant plus qu’il est en décalage avec le rire ordinaire. Le pastiche, voire la parodie, sont souvent proches. La confusion des langues (l’anglais intervient tout un temps) renforce celle des genres ; elle souligne les tensions, ramène à l’interrogation sur l’usage et l’utilité de la communication.  On sort de ce grand brassage un peu étourdi en se disant que quelques longueurs auraient pu être supprimées, qu’il faudra mettre tout cela en ordre dans son propre crâne pour engranger cette vision plutôt lucide de notre tohubohu contemporain.

Mal de crâne
Avignon - Avignon Off Du 06/07/2018 au 26/07/2018 à 21h30 Théâtre des Doms 1bis, rue des Escaliers Sainte-Anne. Téléphone : 04 90 14 07 99. Site du théâtre Réserver  

Mal de crâne

de Louise Emö

Tragicomédie underground Théâtre
Mise en scène : Louise Emö
 
Avec : Louis Sylvestrie, Fanny Estève, Simon Vialle, Pierre Gervais

Direction artistique, écriture, dramaturgie : Louise Emö
Coordination, assistanat, coach à la metteur en scène : Victor Rachet
Direction technique, dramaturgie, assistanat à la mise en scène : Clément Longueville
Création sonore, regard à la technique : Harry Charlier
Bonus track : Simon Carlier aka Sika

Durée : 1h30 Photo : © Yves Gervais  

Création : La PAC (La ParoleAuCentre)
Coproduction : L’Atelier 210, Mars / Mons Arts de la Scène
Soutien : Centre culturel Jacques Franck, héâtre des Doms, du Centre des Écritures dramatiques Wallonie-Bruxelles, de L’Étincelle  (Rouen),  Rideau de Bruxelles,  Théâtre Varia, CNES La Chartreuse ,  La Factorie / Maison de Poésie
Aide : Ministère de la Fédération Wallonie-Bruxelles (Service du Théâtre), de Wallonie-Bruxelles International, SACD Belgique, SACD France
Développement, production, diffusion : Habemus Papam

Lire : Louise Emö, Tim et Tom in La scène aux ados 14, Carnières, Lansman, 2017

         Jules Laforgue, Hamlet ou les suites de la piété filiale in Moralités légendaires, 1887 (téléchargeable : http://www.litteratureaudio.com/livre-audio-gratuit-mp3/laforgue-jules-hamlet-ou-les-suites-de-la-piete-filiale.html )  

Antoine Laubin, A propos de mal de crâne in Alternatives théâtrales ( https://blog.alternativestheatrales.be/you-better-lose-yourself-in-the-moment/ )

Comparer : version de Vincent Macaigne ( http://www.ruedutheatre.eu/article/1416/au-moins-j-aurai-laisse-un-beau-cadavre/ )