Cécile STROUK Paris
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Publié le 12 juillet 2018
La Maison des Métallos adapte en mots et en musique le discours du brillant humaniste Étienne de la Boétie sur la servitude volontaire. Un plaidoyer pour la liberté comme « droit naturel », baptisé non sans ironie « éléphants ».

Il nous semble essentiel de débuter ce papier par le fait suivant : le Discours de la servitude volontaire (également appelé Contr’un) fut écrit par un jeune homme de 16 ou peut-être 18 ans. Aussi précoce que Rimbaud ou Mozart. Un génie : Étienne de la Boétie. À travers ce court réquisitoire, cet humaniste du XVIème siècle pose la question de la légitimité du « tyran » (« leader » ou toute forme d’autorité) sur le peuple et avance plusieurs raisons qui peuvent expliquer que l’Homme puisse « désirer » un tel rapport.

« Désastreuse perversion », « humiliation »… Étienne de la Boétie n’y va pas de main morte pour décrire la déviance consistant à se soumettre sciemment au pouvoir. Il condamne sans ambages cette dénaturation de nos droits naturels qui nous accule à une chute inexorable dans la servitude. « Ce qu’il y a de clair et d’évident pour tous, et que personne ne saurait nier, c’est que la nature […] nous a tous créés et coulés, en quelque sorte au même moule, pour nous montrer que nous sommes tous égaux, ou plutôt frères. »

Douloureux paradoxe de l’Homme qui empêche sa condition innée par « lâcheté », « dédain », « mépris » ou « peur ». Il faut reconnaître que la liberté a quelque chose d’effrayant. D’ailleurs, Étienne de la Boétie ne la définit pas. Elle est si vaste, si vertigineuse, si exempte de définition que l’on a fini par « l’oublier ». Les Hommes donnent le pouvoir à la tyrannie pour se rassurer dans la mesure où elle leur confère un cadre de pensée, d’agissement, de comportement. Le peuple préfère « se maltraiter lui-même » plutôt que d'être libres.

Nous, dociles serviteurs

Venons-en à la pièce, titrée « éléphants ». Un nom de bête. À l'instar du monde animal, le monde humain est clivé entre les prédateurs d’un côté et les proies de l’autre. L’éléphant, lui, est une proie pour les hommes, son ivoire valant de l’or : il a le choix de se soumettre ou de mettre un coup de défense afin de se battre pour sa liberté, sa dignité et son intégrité. « L’homme, lui, est un loup pour l’homme » (sic). Cette destinée tragique est interprétée avec justesse par Ludovic Pouzerate, acteur, auteur et metteur en scène, bien que la deuxième partie soit plus fluide que la première, qui donne l’impression d’être sur-interprétée.

Avec un regard grave, une voix sonore et des gestes tour à tour souples et rigides, il livre une lecture animée, ayant fait siennes les théories de la Boétie. Les incarnant selon les codes d’une pratique bien connue dans la tradition chrétienne : la Lectio Divina. Ludovic Pouzerate parle d’ « être intime avec son âme » et c’est de cette intimité dont il est question sur la scène des Métallos. Scène au sens large.

Nous, public, sommes assis sur des chaises disposées autour de tables rondes, un verre à la main (ndlr : offert en préambule). Ce dispositif familier des clubs de jazz New-Yorkais renforce le privilège d’assister à une confession intime. Voire intemporelle. Car de telles théories sur les comportements des « hommes et des femmes » (la parité cherche à être respectée dans cette pièce) restent immuables.

À côté de l’acteur, un musicien, Pascal Benvenuti, ici représenté par son projet solo « Besoin Dead ». Entouré d’une batterie, de deux guitares transformées en percussions et d’un synthé, il accompagne le discours de ses compositions électro-organiques. La plupart du temps avec une intention qui souligne la pesanteur de ce phénomène de servitude volontaire ; parfois, plus présent, plus fort, plus oppressant avec des sonorités si lancinantes qu'elles masquent parfois la voix, momentanément inaudible.

Au bout d’une heure d’un discours d’une vérité saillante qui nous expose à notre propre soumission, nous retenons toutefois une chose : « Le temps ne donne jamais raison à l’injustice. » (sic)

Eléphants
Paris Du 10/07/2018 au 13/07/2018 à 19h00 Maison des Métallos 94 rue Jean-Pierre Timbaud, 75011Paris Métro Saint-Maur/ Parmentier Téléphone : 01 47 00 25 20. Site du théâtre  

Eléphants

de D'après le "Discours de la servitude volontaire" d'Étienne de la Boétie

Théâtre
Mise en scène : Ludovic Pouzerate
 
Avec : Ludovic Pouzerate, Besoin Dead

Musique : Besoin Dead

Collaborations artistiques : Étienne Parc, Karine Sahler

Régie son, lumière, régie générale : Fourmi, Arthur de Bary

Production : Mushotoku-Warai

Corproduction : La Saillante Fabrique artistique (63)

Ade à la reprise : DRAC Île-de-France

Soutien : Collectif (Mantes-la-Jolie), La Loge, Atelier du Plateau, WoMa Fabrique de quartier (Paris),Théâtre de l'Aquarium

Durée : 1h00 Photo : © DR

Comparer : version de Stéphane Verrue http://www.ruedutheatre.eu/article/2013/discours-de-la-servitude-volontaire/