Michel VOITURIER Avignon
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Publié le 9 juillet 2018
Le questionnement philosophique est à la mode. Il est vrai que chercher des réponses aux questions essentielles de l’existence est une façon d’assumer le fait d’être vivant. Mais nos explications sont parfois d’une désarmante naïveté, d’une paradoxale incohérence, d’un simplisme caricatural, d’un illogisme cocasse. Ceci étant servi par des comédiens exceptionnels et bienveillants.

À partir du documentaire sociologique de 1961, « Chronique d’un été » de Jean Rouch et Edgar Morin,  la troupe s’est mise en quête d’éléments susceptibles de montrer que les questionnaires d’enquêtes psycho-sociales, que les sondages, que les débats publics, que certaines formes d’entretiens télévisés avides d’une réalité spectaculaire, que beaucoup d’échanges politiques entre élus et électeurs ou entre patrons et salariés ou ministres et syndicats…, tournent à la pitrerie. Soit que les protagonistes ne s’écoutent pas, soit que les interrogateurs ignorent la réalité journalière de la plupart de leurs interlocuteurs momentanés, soit que les différences socioculturelles virent aux dialogues de sourds.

Ce spectacle particulièrement jubilatoire nous demande : qu’avons-nous à dire ? que pensons-nous au fin fond de nous-mêmes ? quelle est notre conception de la conditions humaine ?  Etc… Dans la majorité des cas, les individus n’ont jamais l’occasion de se remettre en cause car les sociétés les implantent dans les possibilités qu’elle leur propose, à l’exclusion de toutes autres et ce, sans s’inquiéter de ses paradoxes et de ses contradictions. Cela finit par se résumer à la recherche de moyens pour satisfaire leurs besoins élémentaires et, par conséquent, à se soumettre au fonctionnement sociétal qui les intègre, les ingère.

Un quatuor sincèrement virtuose

Cette réflexion sur la réflexion constitue un théâtre d’exception. Un quatuor de comédiens interprètent leurs multiples rôles avec justesse et efficacité. Tous sont rompus à jouer dans des registres diversifiés, de passer d’un personnage à un autre avec une facilité déconcertante sans la moindre erreur d’incarnation, de diction, de gestuelle. C’est un ravissement de partager le plaisir qu’ils affichent d’être là avec un public, sans cabotinage ni démagogie. Ils suscitent le rire, ils orchestrent l’étonnement.

Tous sont au mieux. Aucune disparité entre l'une et les autres. De Léa Romagny dans son monologue enfantin du début suivi de multiples sihouettes jusqu'aux apparitions de Rémi Faure, Benjamin Lichou et Jules Puibaraud en réalisateurs plutôt pointus, en acteurs figurants, en imitateurs de stars, en piétons de micro-trottoirs, en pdg ultralibéralement optimiste, en président lors d'un discours officiel, en interviouveurs ou interviouvés, en lecteur de demande de non-emploi..., tous sont impeccablement justes y compris dans leurs compositions vocales. Et lorsque, à la fin, ils quittent le plateau, dépouillés de tout, y compris des vêtements de leurs rôles, il reste à espérer qu'ils vont vers un lieu d'utopie où bonheur et travail se sont réconciliés.

La mise en scène malicieuse de Justine Lequette passe avec une fluidité, une clarté d’évidence. Pourtant, on ne cesse de migrer d’une époque à une autre, d’un lieu de tournage à la réalité suggérée par son décor, d’un personnage ordinaire à une personnalité pastichée avec subtilité, d’une certaine préciosité proche du snobisme à une vulgarité familière, d’un discours parodique construit à des bribes de dialogues traités avec la brièveté des haïkus, de la tendresse à l’exaspération, du réalisme à la poésie.

J’abandonne une partie de moi que j'adapte
Avignon - Avignon Off Du 06/07/2018 au 26/07/2018 à 19h30 Théâtre des Doms 1bis, rue des Escaliers Sainte-Anne. Téléphone : 04 90 14 07 99. Site du théâtre Réserver  

J’abandonne une partie de moi que j'adapte

de Collectif

Théâtre
Mise en scène : Justine Lequette
 
Avec : Rémi Faure, Benjamin Lichou, Jules Puibaraud, Léa Romagny

Projet initié: Justine Lequette
Assistant à la mise en scène: Ferdinand Despy
Création lumière: Guillaume Fromentin                                                                                                             Textes extraits : Théâtre : Alexandre Badea « Je te regarde », L’Arche Editeur ; cinéma : Pierre Carles, Christophe Coello, Stéphane Goxe, « Attention Danger Travail », 2003, « Volem Rien Faire al pais », 2007, C-P Productions
Textes et images extraits : Jean Rouch, Edgar Morin « Chronique d’un été », 1961, Argos films

 

 

 

 

 

 

Durée : 1h20 Photo : © Hubert Amiel  

Production : Création Studio Théâtre National Wallonie-Bruxelles.
Coproduction : Group Nabla.
Origine de projet  : Solo Carte Blanche de l’ESACT.
Soutien : ESACT, La Chaufferie-Acte1, Festival de Liège, Eubelius.
Remerciements : Nathanaël Harcq, Annah Schaeffer, Astrid Akay, Jo De Leuw