Noël TINAZZI Paris
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Publié le 26 juin 2018
A l'Opéra de Lyon, la mise en scène très personnelle et absconse de David Marton rend méconnaissable le fameux "Don Giovanni" de Mozart. Jeune, l’équipe musicale sauve le spectacle tiré en longueur.

Déconstruit, déstructuré, démantibulé, désarticulé, dénaturé... On ne sait comment qualifier la nouvelle version créée à Lyon, du célébrissime opéra de Mozart, Don Giovanni (1787), l'opéra des opéras selon Wagner, tant il est méconnaissable. Et tant la liberté que s'octroie le metteur en scène, le jeune David Marton, y est sans limites. Au point d'inverser les rôles principaux et de faire du valet Leporello le personnage principal et le moteur de l'opéra qui porte le nom de son patron. Et de réduire le spectacle à une succession incongrue de fantasmes, d'arrêts sur images hallucinées, quitte à tronquer certaines scènes, à en édulcorer d'autres. Disparue, la statue du Commandeur-vengeur que Don Giovanni met au défi et dont le rôle est réduit à une voix spectrale venue d'outre-tombe. Autant dire une pure hallucination.

Se gardant comme de la peste de raconter une histoire, le metteur en scène qualifie, dans le dossier de presse, sa vision de "personnelle", d’"expérimentation", faibles mots pour un spectacle parfaitement abscons qu’il ne fait rien pour expliciter ni faire partager. A le lire, le personnage de Don Giovanni est marqué du sceau de la contradiction entre le trop-plein d’énergie et le vide de l’ennui, de même que la musique est partagée entre les deux tonalités principales opposées, le ré majeur et le ré mineur. Soit, mais on passe les trois heures et demie du spectacle démesurément tiré en longueur à se demander quelles sont ses intentions et ce qu'il a bien voulu dire.

Formé à l'école des iconoclastes allemands de la scène dans les années 90, les Castorf et autres Marthaler avec qui il a collaboré, Marton pousse encore plus loin - ce qui n'est pas peu dire - le bouchon désacralisant de ses maîtres, allant jusqu'à interrompre l'action et le chant pour intercaler des textes parlés venus dont on sait où (renseignements pris ils sont extraits du roman de l’auteur contemporain allemand Thomas Melle, Le Monde dans le dos), où il est question des difficultés existentielles d'un être perdu dans l'espace et le temps.

Dandy en proie au spleen

Où est passé le formidable appétit de vivre du Don Juan électrisé par la musique de Mozart et sa soif inextinguible de conquêtes? Où est passé l'esprit de comédie de cette œuvre pleine de vivacité, en italien, présentée comme un "Dramma Giocoso", avec travestissements et courses-poursuites effrénées? De l’aristocrate flamboyant libertin il ne reste plus sur scène qu'un personnage ennuyé et dolent, un dandy en proie au spleen, presque toujours couché, habillé d'un sorte de camisole qu’il enlève à tout bout de champ. Pour un peu, ce serait lui la victime et non les trois femmes qu'il séduit successivement et abandonne au fil de l'opéra et qui sont vues toutes sinon comme consentantes du moins comme sous son emprise : Dona Anna, la fille du Commandeur qui s'interpose et qui est liquidé illico, Doña Elvira, la fidèle épouse qui ne lâche pas sa proie, et Zerlina la paysanne, enlevée le jour même de son mariage avec le brave Masetto qui n'en revient pas.

Rébarbatif au possible, le décor figure une architecture monumentale crépusculaire en béton brut de décoffrage, évoquant un bunker souterrain percé de gros oculi dont l'un laisse passer une faible lumière zénithale. Au centre, un lit à baldaquin, épicentre des ébats érotiques avortés de Don Giovanni. A moins qu’on ne se trouve téléporté dans un asile psychiatrique dont les patients habillés années soixante se défoulent périodiquement en se livrant à telle ou telle fantasmagorie. Seul personnage à avoir les pieds sur terre, Leporello manipule compulsivement des disques vinyles. De temps à autre, il en sélectionne un et le met sur un tourne-disque, ce qui donne le branle à la musique venue de la fosse. Comprenne qui pourra !

Habitué de la maison, le chef Stefano Montanari dirige avec vivacité et souplesse le Chœur et l’Orchestre de l’Opéra de Lyon mais se prête un peu trop complaisamment aux fantaisies du metteur en scène, à ses accélérations/décélérations destabilisantes. Idem pour les chanteurs (mais ils n'ont pas le choix) qui ont l'âge de leur rôle, et forment une équipe homogène. Au soir de la première, le 25 juin, le jeune baryton-basse canadien Phillippe Sly, très demandé sur les scènes mondiales, a posé un joker en se faisant déclarer souffrant avant d’interpréter néanmoins sur scène avec vaillance le rôle de Don Giovanni, manifestement surdimensionné pour lui. Mais, comme prévu dans la mise en scène (et c'est la seule cohérence du spectacle) la personnalité dominante est le baryton Kyle Ketelsen qui campe avec aisance un Leporello plein d'allant.

Don Giovanni
Lyon Du 25/06/2018 au 11/07/2018 à 20h Opéra de Lyon 1, Place de la Comédie, 69001 Lyon Téléphone : 04 72 00 45 00. Site du théâtre

Vidéotransmission gratuite de « Don Giovanni » sur grand écran, le Samedi 7 juillet à 21h30, en direct et en simultané dans 14 villes d’Auvergne‑Rhône‑Alpes et à Lyon, aux Nuits de Fourvière.

Réserver  

Don Giovanni

de Mozart

Opéra
Mise en scène : David Marton
 
Avec : Philippe Sly, Eleonora Buratto, Julien Behr, Antoinette Dennefeld, Kyle Ketelsen, Piotr Micinski, Yuka Yanagihara, Attila Jun

Direction musicale : Stefano Montanari
Dramaturgie :
Anna Heesen
Décors :  Christian Friedländer
Costumes : Pola Kardum
Lumières : Henning Streck
Son : Daniel Dorsch

Durée : 3h30 Photo : © Jean-Pierre Maurin