Le pays lointain (Un arrangement)
Michel VOITURIER Lille
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Publié le 25 juin 2018
Un homme revient au pays natal pour annoncer aux siens sa mort imminente. Il emmène avec lui ceux qu’il a connus et qui l’ont accompagné. La pièce raconte ce qui fut, qui est qui pour les vivants, qui fut qui pour les disparus. La langue de Lagarce brasse le temps, dévoile le mécanisme de la pensée. La mise en scène est lumineuse. Les jeunes comédiens exemplaires.

Le spectacle s’offre comme une entité cohérente même s’il a fallu ajouter des fragments d’autres œuvres de Lagarce afin de donner un rôle à tous les acteurs et mettre à contribution les deux jeunes auteurs, tous issus de la promotion 2018 de l’École du Nord. La mise en scène donne au texte posthume de Jean-Luc Lagarce une évidence rayonnante.

D’abord précisément, il y a l’écriture, la langue utilisée par l’écrivain pour transmettre sa vision du monde à travers un parcours qui relève en grande partie de l’autobiographique. Elle dit et se dit. Elle dit car elle raconte des vies humaines. Elle se dit car elle ne cesse de s’interroger sur son fonctionnement, son efficacité, son matériau langagier et qu’elle est mise dans la bouche d’interprètes qui sont à son service tout en la colorant de leur personnalité.

 Elle parvient à brasser actuel et passé, réalité du présent et souvenir d’auparavant. Elle est tour à tour narrative, descriptive, rhétorique, émotive, onirique, lyrique, musicale. Elle se moque de l’unité temporelle et de la chronologie, mêlant la conjugaison de l’antériorité à celle de l’instantané. Elle est discours direct autant que monologue intérieur, autant oralité proférée que cogitation ressassée.

Comme dans certains romans de Nathalie Sarraute, cette parole tend à rendre compte du cheminement complexe de la pensée. Elle ne craint pas la répétition, ni la similitude d’une phrase reprise mais modifiée de façon à prendre un sens complémentaire, voire antagoniste. Elle véhicule les perceptions des personnages, leurs pensées ; elle induit, dynamise ou évalue les actions.

Une évidence fluide dans la profondeur des êtres

La multiplicité qui sied bien aux rapports supposés entre morts et vivants, entre autrefois et tout de suite, entre rêve et concret - mais risque de brouiller les pistes -  devient sur le plateau d’une lumineuse clarté (paradoxalement avivée par une sorte de pénombre récurrente). La mise en scène de Christophe Rauck y est pour l’essentiel de même que sa direction d’acteurs qui parvient à mettre tous les jeunes membres de la compagnie au même niveau ; chacun ayant l’occasion de montrer, sans ostentation, une bonne part du registre vocal et corporel dont il dispose. 

L’ensemble est d’une fluidité sans faille. On passe du hors champ (les sièges de théâtre disposés le long des coulisses sur lesquels ceux qui ne sont pas en scène observent leurs camarades, redevenant néanmoins personnages par intermittence) à des successions de lieux et de périodes grâce à des modifications multiples de l’espace, sans heurts puisqu’il s’agit de panneaux blancs souplement manipulés.

Comme il n’est bien entendu pas question de se satisfaire d’un réalisme primaire, quelques éléments ponctuent les localisations (mobilier, baignoire, accessoires, transformations vestimentaires…). La bande son ajoute quelques détails. Et, pour prévenir toute monotonie, des vidéos inventives et de factures variées, conçues par un étudiant du Fresnoy, sont projetées sur la blancheur des panneaux.

C’est d’une indéniable justesse. D’ailleurs, pour qui aurait encore le moindre doute, le rôle symbolique d’une commentatrice parcourant l’espace comme on passe sur des rollers ou des patins à glace vient couronner de son humour ce qui risquerait d’être confus.
Le spectateur sort de ce spectacle serein, la mémoire emplie d’images et de mots. Il vient pourtant d’entendre parler de mort, de sida. Il vient d’assister à des tensions quelquefois violentes entre amants, entre membres d’une même fratrie. Mais il vient de voir, transcendée par la scène une tranche d’existence qui lui a été rendue familière

Lille Du 19/06/2018 au 23/06/2018 à je 19h ma me ve sa 20h Théâtre du Nord 4, Place du Général de Gaulle Téléphone : 03 20 14 24 24. Site du théâtre Réserver   Avignon - Avignon In Du 20/07/2018 au 23/07/2018 à 15h Théâtre Benoit XII 12 rue des Teinturiers Site du théâtre Réserver  

Le pays lointain (Un arrangement)

de Jean-Luc Lagarce

Théâtre
Mise en scène : Christophe Rauck
 
Avec : Peio Berterretche, Claire Catherine, Morgane El Ayoubi, Caroline Fouilhoux, Alexandra Gentil, Alexandre Goldinchtein, Victoire Goupil, Corentin Hot, Margot Madec, Mathilde Méry, Cyril Metzger, Adrien Rouyard, Etienne Toqué, Mathias Zakhar

Adaptation, dramaturgie : Haïla Hessou, Lucas Samain (élèves-auteurs de l'Ecole du Nord), sous le Regard :  Christophe Pellet,
Plasticien vidéaste : Carlos Franklin,
Son : Xavier Jacquot,
Lumières : Olivier Oudiou
Costumes : Coralie Sanvoisin

Durée : 2h15 Photo : © Simon Gosselin  

Production Théâtre du Nord (Lille Tourcoing Hauts-de-France), École du Nord
Soutien : Région Hauts-de-France, Drac Hauts-de-France, Métropole européenne de Lille, Ville de Lille
Partenariat :  Le Fresnoy Studio national des Arts contemporains

Lire : Jean-Luc Lagarce, La pays lointain, Besançon , Les Solitaires intempestifs, 2009,