Le Triomphe de l'amour
Noël TINAZZI Paris
Contact
Publié le 16 juin 2018
Dans sa mise en scène brillante et respectueuse du « Triomphe de l’amour », comédie douce-amère de Marivaux, Denis Podalydès met en évidence la toute puissance du désir amoureux. Avec une distribution inégale où les comédiens les plus aguerris servent au mieux un texte savoureux.

Classique mais pas conventionnelle. Respectueuse du texte mais pas fossilisée. Séduisante mais pas racoleuse. Légère mais pas désinvolte. Très Comédie française, sans aucun des tics de ses confrères (notamment la nudité devenue passage obligé), la mise en scène du Triomphe de l’amour (1732) par Denis Podalydès a tout pour plaire. Et pratiquement zéro défaut. Si ce n’est la tendance, désormais inévitable chez les jeunes acteurs, à débiter le texte à toute allure comme pour s’en débarrasser.

On aime au contraire qu’on fasse sonner cette  langue, qu’on en savoure le sel, le balancement, le brillant qui fait mouche, comme le font les comédiens les plus aguerris. D’autant plus que, pour être très enlevée cette comédie plus aigre que douce a ses zones de noirceur et de cruauté. Avec des accents parfois très raciniens, elle célèbre la toute puissance du dieu Amour.

Amour qui se joue des sexes - transgenre donc - qui prend tantôt les traits d’un homme nommé Phocion, tantôt celui d’une femme, Léonide. Amour souverain qui fait fi de tout, y compris et surtout de la résistance qu’on prétend lui opposer. Et qui n’a cure des ravages qu’il laisse derrière lui. Amour prédateur qui gagne à tous les coups.

L'île de la raison

La réussite de ce Triomphe tient aussi à la scénographie d’Éric Ruff qui a construit sur scène un univers instable, mouvant, une allergorique île de la raison, semée de touffes d’herbes folles avec au centre un cabanon lacustre et mobile. Dans cette fragile forteresse, facile à prendre mais difficile d'accès, s’est retranché le vieux philosophe Hermocrate, qui consacre sa vie à la raison et se garde comme de la peste des désordres de l’amour. Il a entraîné dans son sillage sa sœur, Léontine, vieille fille vaporeuse, et le prince Agis, qui est sous sa tutelle. Ce trio de reclus est servi par un duo très savoureux chargé de décourager toute intrusion : le valet Arlequin, proie facile à la corruption (vibrionnant Jean-Noël Brouté), et le jardinier Dimas au parler cru et à la main leste (désopilant Dominique Parent).

Tout ce beau monde est habillé par Christian Lacroix en costumes XVIIIème mais sans excès de falbalas. La comédie avance bon train sur un fond musical distillé de-ci de-là par le musicien Christophe Coin, spécialiste des musiques anciennes, qui accompagne les intermèdes d’airs mélancoliques qu’il interprète lui-même sur scène, au violoncelle. Mais tous les personnages ou presque ne dédaignent pas, à l’occasion, pousser la chansonnette, dont l’inévitable et toujours délicieux « Plaisir d’amour ».

D’entrée, la princesse Léonide (la jeune Leslie Menu dans un rôle un peu surdimensionné pour elle), qui avoue ne connaitre de l’amour que le nom, a un plan secret, qui passe par la conquête du prince Agis. Pour ce faire, elle est prête à tout. Y compris séduire ceux qui tiennent le prince sous bonne garde. Pour les serviteurs, ce sera chose facile, un peu d’argent y pourvoira.

Pour les maîtres, ce sera une autre affaire. La vieille fille sera la première proie (délicieuse Stéphane Excoffier), soumise à la flatterie du faux Phocion, sa résistance fébrile ne tiendra pas longtemps. Pour le philosophe, le morceau sera plus difficile à enlever, l’obligeant à renier ses principes (formidable Philippe Duclos, tout marri d’avoir si facilement jeté sa gourme). Quant au Prince Agis (Thibault Vinçon, désarmant d’innocence), il s’abandonnera avec délices aux tortueux vertiges de l’amour. Irresistible !

Paris Du 15/06/2018 au 13/07/2018 à 20h30 Théâtre des Bouffes du Nord 37 bis, boulevard de la Chapelle, 75010 Téléphone : 0146073450. Site du théâtre

Les 20 et 21 juillet à Châteauvallon, scène nationale

Réserver  

Le Triomphe de l'amour

de Marivaux

Théâtre
Mise en scène : Denis Podalydès
 
Avec : Edwig Baily, Jean-Noël Brouté, Christophe Coin, Philippe Duclos, Stéphane Excoffier, Leslie Menu, Dominique Parent, Thibault Vinçon

Direction musicale : Christophe Coin
Scénographie : Éric Ruf
Costumes : Christian Lacroix
Lumières : Stéphanie Daniel
Son : Bernard Vallery
Maquillages et coiffures : Véronique Soulier-Nguyen

Durée : 2h05 Photo : © Pascal Gély