Noël TINAZZI Paris
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Publié le 14 juin 2018
A l’Opéra Bastille Ivo van Hove traite l’opéra de Moussorgski « Boris Godounov » comme un drame shakespearien, centré sur les affres du tsar porté au pouvoir puis évincé par le peuple. Toute l’équipe musicale russophone donne à cette fresque très dépouillée une intensité rare.

Ni toques de fourrures, ni églises à bulbes, ni icônes rutilantes… Pour sa première collaboration avec l’Opéra national de Paris, Ivo van Hove a gommé toute notation folklorique dans sa mise en scène de l’opéra phare de Modeste Moussorgski, faisant de l’ascension et de la chute du tsar Boris Godounov un drame universel, âpre et dépouillé où seule la vidéo fait spectacle. Cette sombre histoire politique sur fond d’intrigues auxquelles l’église orthodoxe et ses représentants ne sont pas indifférents se joue en costumes contemporains absolument neutres, interchangeables. Cela n’empêche pas le spectacle d’être captivant de bout en bout, sous-tendu par une force dramatique rare.

Habitué de Shakespeare et des grandes fresques liées à la conquête et à l’exercice du pouvoir, Ivo van Hove a laissé à la musique et aux voix la charge de donner au spectacle la couleur locale typiquement russe voulue par le compositeur, en rupture avec la musique occidentale romantique alors dominante. Charge dont s’acquitte à merveille toute l’équipe musicale russophone, on ne peut mieux choisie pour cet opéra où le peuple (donc le chœur) tient une place centrale. Et où les voix masculines de basse si particulières du répertoire russe s’imposent, notamment celle du rôle-titre tenu en alternance par deux grandes pointures Ildar Abdrazakov et Alexander Tsymbalyuk.

Dès la conception du projet par Ivo van Hove, en accord avec le directeur musical, le talentueux Vladimir Jurowski, le choix opéré de la première version de l’opéra en trois actes, plus rare, datée de 1869, révèle les choix du metteur en scène. Plus souvent jouée en Occident, la seconde version, créée trois ans plus tard, plus spectaculaire - donc plus onéreuse-, est aussi plus longue avec quatre actes, dont un situé en Pologne, et beaucoup d’épisodes et de personnages secondaires, et même un ballet.  Pauvres en caractères féminins, la première version s’en tient, elle, au cœur de la tragédie de Pouchkine, elle-même tout imprégnée de Shakespeare, basée sur des faits historiques et centrée sur la personnalité de Boris Godounov, premier (et seul) tsar élu par une assemblée populaire.

Porté au pouvoir puis renversé par le peuple, Boris dont le règne fut très court (de 1598 à 1605) a été l’initiateur de réformes sociales importantes mais il n’était pas inscrit dans la lignée dynastique du successeur d’Ivan le Terrible, mort sans héritier. Il y avait bien un tsarévitch mais illégitime, un garçon qui fut placé sous la garde des hommes de Godounov et qu’on retrouva la gorge tranchée. Boris est-il ou non responsable de la mort du jeune homme ? Celui-ci a-t-il vraiment trépassé ? Le doute plane tout au long de l’opéra d’autant plus qu’une sédition populaire prétend qu'il est vivant et veut renverser Boris pour le rétablir sur son trône. Mais à voir le tsar dans une vidéo du troisième acte se tordre les mains ensanglantées tel un Macbeth en proie aux plus noires visions, le doute ne subsiste pas longtemps sur sa culpabilité.

Dans la boîte cranienne du tsar

L’essentiel de l’action de l’opéra, du moins tout ce qui concerne le tsar, se déroule sur un escalier central couvert de pourpre qui descend jusque sous la scène. Sur le plateau se tient le peuple qui au gré des revirements d’opinion acclame puis conspue le nouveau tsar, foule misérable et versatile, en proie aux démagogues, travaillée par une poignée de personnages ou d’ecclésiastiques obéissant à de sombres ambitions. Sur une immense toile tendue occupant les deux tiers du mur du fond de scène et des deux côtés sont projetées des vidéos en continu. Images souvent prises au ralenti des mouvements de la foule, de personnages en gros plan, de paysages de la campagne russe ou de villes dévastées par la guerre (civile probablement). Parfois ces vidéos donnent l’impression de pénétrer dans la boîte crânienne du tsar avec ses visions et ses fantasmes qui finissent par l’entraîner vers la mort.

Suicide ou meurtre ? La aussi, la question n’est pas tranchée. Mais la scène absolument bouleversante où le tsar lègue son trône et sa mission à son jeune fils Fiodor, indique bien qu’elle est secondaire, l’essentiel restant la pérennité du pouvoir.

Boris Godounov
Paris Du 07/06/2018 au 12/07/2018 à 20h Opéra Bastille 130, rue de Lyon Téléphone : 08 92 89 90 90. Site du théâtre Réserver  

Boris Godounov

de Modeste Moussorgski

Opéra
Mise en scène : Ivo van Hove
 
Avec : Alexander Tsymbalyuk, Evdokia Malevskaya, Ruzan Mantashyan, Alexandra Durseneva, Maxim Paster, Boris Pinkhasovich, Ain Anger, Dmitry Golovnin, Evgeny Nikitin, Peter Bronder, Elena Manistina, Vasily Efimov

Direction musicale : Vladimir Jurowski
Décors et lumières :
Jan Versweyveld
Costumes : An D’Huys
Vidéo : Tal Yarden
Dramaturgie : Jan Vandenhouwe
Chef des choeurs : José Luis Basso

Durée : 2h10 Photo : © Agathe Poupeney