Noël TINAZZI Paris
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Publié le 1er juin 2018
Dans sa mise en scène des « Créanciers», pièce rare de Strindberg, Anne Kessler fait valoir les ressorts dramatiques d’une œuvre qui, non sans défauts, exacerbe la cruauté des rapports amoureux. Avec un trio d’acteurs épatants.

Les Créanciers n’est pas la pièce de Strinberg la plus jouée en France. Ni la meilleure. Et pour cause, créée en 1888, l’année Mademoiselle Julie, elle est extrêmement tendue, resserrée autour de trois personnages pris dans un huis-clos psychologique encore plus étouffant qu’à l’accoutumée chez l’auteur qui la qualifie de « tragi-comédie ». Elle est en plus truffée d’invraisemblances, touchant parfois au théâtre de boulevard dans la petite salle du Studio de la Comédie française. Ce n’est donc pas une mince réussite pour la metteure en scène, Anne Kessler, servie par trois bons acteurs, que d’en faire valoir les mérites en glissant sur les défauts. 

Familière des auteurs du nord, en particulier de Strindberg (elle a monté La Plus forte et joué Père) la metteure en scène fait ressortir avec finesse les ressorts dramatiques qui font tout l'attrait de la pièce. Avançant sans temps mort, avec un enchainement implacable de l’action en moins d’une heure et demie, Les créanciers est jalonnée de revirements d’attitude et de retournements de situation extrêmement rapides. Le temps d’un battement de cils et chacun des trois protagonistes devient lui-même - et à affaire avec - une autre personne. Le plaisir des tortures que s’inflige le trio amoureux s’en trouve toujours renouvelé. 

La réussite tient aussi à la nouvelle traduction d’Alain Zilberstein dans un français contemporain sans excès. Strinberg, francophile, n’avait-il pas traduit lui-même la pièce qu’il voulait absolument voir jouée à Paris ? Le traducteur justifie cette nouvelle version en invoquant le fait que l’auteur ne «maîtrise qu’imparfaitement» le français et qu’il s’est «attaché à restituer le plus exactement possible le contenu de cette pièce».

Tout dans le contenu se ressent des déboires conjugaux de Strindberg et atteste une gestation et un accouchement dans la douleur. Non sans masochisme, le dramaturge y distille les poisons du couple avec la rigueur toute calviniste qu’on retrouve chez Bergman. Les trois personnages en scène sont dans la souffrance, dans la frustration de se sentir spolié par l’autre qui - pensent-ils chacun de leur côté - leur doit tout. Surtout les deux hommes qui exigent le paiement de cette créance. Ou du moins la reconnaissance de leur dette. Pour ce faire, ils recourent à un stratagème : ils se cachent alternativement pour surprendre ce que la femme de leur vie dit à l’autre et se convaincre qu’elle est l’incarnation du mal.

Etaux masculins

Pour sa part, Adolf, jeune artiste insatisfait, dit avoir fait le sacrifice de son talent pour que naisse l’œuvre de sa femme, Tekla, romancière à succès qu’il sent lui échapper. Torturé par cette dépossession et cette ingratitude, il se confie à son ami, Gustav, récemment rencontré, qui lui est devenu indispensable. Homme mûr, Gustav cache son identité de premier époux et – quoiqu’il en dise -  ne se remet pas d’avoir été abandonné par Tekla au profit du premier. Il n’a de cesse de saper le moral du jeune homme, de lui montrer combien elle le manipule et détruit son équilibre psychique.

Prise entre ces deux étaux masculins, Tekla, en jeune femme moderne trace sa route en toute indépendante, sans se soucier de gratitude. Bien au contraire, elle se considère aussi comme une créancière : son premier mari ne lui doit-il pas sa jeunesse, et le second le couronnement de sa beauté épanouie ?

Ces règlements de comptes successifs ont pour cadre la chambre d’un hôtel de la station balnéaire où les deux couples se sont à tour de rôle rencontrés. Par un contraste ironique, Gilles Taschet a conçu un espace lumineux, un studio d’artiste tout en hauteur, éclairé par une grande verrière aux lignes pures et tranchantes. Mais on respire rien moins que l’air du grand large dans ce huis-clos claustrophobe.

Tout juste Anne Kessler s’attarde-t-elle sur tel trait de caractère symptomatique de l’un ou de l’autre personnage du triangle amoureux. Le narcissisme chez le jeune artiste au corps de rêve (Sébastien Pouderoux fait pour le rôle), corps qu’il laisse négligemment entrevoir et qu’il contemple à loisir dans un miroir. L’exhibitionnisme et la coquetterie chez la femme avec des attitudes à la limite de l’indécence jouée par Adeline d’Hermy qui en fait juste un peu trop. Et le sadisme chez le professeur corseté dans un costume trois pièces impeccable, joué par un Didier Sandre très concentré.

Le temps pèse quelques fois dans cette séance de tortures sans aucune échappatoire. Séance d'autant plus cruelle qu'il n’y aura pas de gagnant.

Les Créanciers
Paris Du 31/05/2018 au 08/07/2018 à 18h30 Comédie-Française Studio Carrousel du Louvre, 99 rue de Rivoli Téléphone : 01 44 58 98 58. Site du théâtre Réserver  

Les Créanciers

de August Strindberg

Théâtre
Mise en scène : Anne Kessler
 
Avec : Adeline d’Hermy, Sébastien Pouderoux, Didier Sandre

Adaptation : Guy Zilberstein
Traduction : Alain Zilberstein
Scénographie :
Gilles Taschet
Costumes : Bernadette Villard
Lumières : Éric Dumas
Son : Mme Miniature

Durée : 1h30 Photo : © Brigitte Enguérand