Change Me
Cécile STROUK Paris
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Publié le 25 mai 2018
Parmi les propositions disruptives du théâtre de la Tempête (Cartoucherie, Vincennes), une pépite : « Change me ». Mythe contemporain qui met en scène le trouble dans le genre à travers la figure d’une femme voulant être un homme. Et surtout, les conséquences sociales d’un tel « choix ».

Qui de vous a vu Boys Don’t Cry ? Ce film des années 1990 avec Hilary Swank raconte l’histoire vraie d’une adolescente qui, atteinte de « dysphorie de genre », se donne l’apparence d’un garçon, dans un village paumé des États-Unis. Pour celles et ceux qui le connaissent, vous vous souviendrez sans doute de l’aliénation qu’il peut y avoir à ne pas se sentir en accord avec son sexe de naissance, de la nécessité de se transformer pour se sentir mieux, de la violence des réactions de l’entourage lorsqu’il comprend la duperie et de la scène de la fin. Un film qui met brillamment en évidence la douleur intime et sociale liée au trouble dans le genre (cf : titre de l’essai philosophique de Judith Butler). Difficile donc, de faire mieux que Kimberly Peirce, la réalisatrice.

Et pourtant. Le théâtre de la Tempête nous démontre actuellement avec Change Me qu’il est possible de proposer une autre interprétation tout aussi impactante. Aux manettes de cette création : Camille Bernon et Simon Bourgade, duo qui choisit un pari complexe avec sa compagnie Mauvais Sang. Fusionner des textes trans-générationnels pour parler de trans-sexualité : savant mélange entre des extraits des Métamorphoses d’Ovide (43 av. J.-C.), d’autres de la pièce Iphis et Iante du jeune poète Isaac de Benserade (XVIIème siècle), d'autres encore du documentaire consacré à Brandon Teena (1998).

À la vulgarité volontairement exagérée de l’acte I où se pavanent trois hommes (dont Axel, ex-Chloé) lors d’une soirée canapé où il n'est que question de « cul », succède une scène sensuelle. Dans une voiture rouge (une vraie, posée côté jardin), Axel s’apprête à avoir sa première relation sexuelle avec sa copine qui n’est pas au courant de son vrai sexe. Cette scène emblématique se déroule entre baisers fiévreux et appropriation de textes classiques dont la dramaturgie formelle renforce la tension de la scène.

Niveau de langage que l’on retrouve plus tard au cours d’un autre tête-à-tête entre la mère d’Axel qui découvre sa fille morte dans la baignoire familiale, encore vêtue de ses affaires de garçon et d’un masque d’oiseau noir au long nez menaçant. La délicatesse de cet échange redonne naissance à Axel qui, comme Iphis dans Les Métamorphoses, peut enfin peut se transformer. Fantasmatique, cette étape transitoire vers un autre soi-même est présentée sous une forme performative : la mère déshabille sa fille pour la recouvrir, par des caresses lentes sur tout le corps, de paillettes, laissant deviner un sexe nouveau.

Society… You Need To Change

Juste avant cette fin poétique, nous a été suggérée une autre scène d'un tout autre genre : celle du viol. Choix du lieu : la voiture rouge à nouveau, celle-là même où il fut question, quelques heures auparavant, d’une première fois voulue mais impossible. L’espace de désir se transforme en espace d’oppression cinglant (et sanglant). Lorsqu’Axel retourne dans cette voiture, c’est en effet forcée par ses deux « potes », ceux du canapé. Violentés dans leur propre virilité lorsqu’ils découvrent l’imposture, ils décident, le soir de Noël, de la punir en lui montrant ce que c’est qu'un homme. Un dominant, un mâle, un pénétrant, un forçant, un brutalisant. Elle est violée à deux reprises. Et frappée.

La scène est occultée par la diffusion d’une fumée opaque mais néanmoins sonorisée par quelques coups secs donnés dans la voiture. Quelques minutes plus tard, elle est racontée à travers la (vraie) voix du Shérif Laux qui prit la déposition de Brandon. Un homme aux questions agressives, nerveuses et sadiques qui laisse peu de place à la voix fluette de son interlocutrice. En plus de cette archive, une retranscription de la conversation en français est projettée sur scène. Pour bien témoigner de l’universalité de l’horreur.

À bien y réfléchir, la réussite de cette pièce tient à sa grande maîtrise de la rupture : scénique, discursive, dialogique, langagière, atmosphérique. Rupture de tout, rupture si forte qu’elle en devient déchirure. Déchirure ponctuée du début à la fin par les dépositions de l’entourage de Axel, post-viol, filmées face caméra et diffusées en gros plan sur un écran. Déchirure également ponctuée par une musique elle-même changeante (virulente, mélancolique, douce). Jusqu’à la surprise ultime : le coup de feu. Axel se suicide dans la baignoire et personne ne l’a pas vu venir, trop concentrés que nous étions sur cette télévision placée à l’extrémité droite de la scène qui projetait une émission sur le cas de Brandon. Sursaut dans la salle. Suspens, encore et encore.

Si nous sentons les 1h45 passer, c’est uniquement parce que la pièce parvient à créer un terrible malaise. Pire, à éveiller une peur primitive. Celle du viol. Sans doute la peur la plus archaïque, la plus ancestrale de la femme. On est mal, on souffre, on voudrait que cet acharnement s’arrête. Mais non, on le regarde jusqu’au bout. Sonnées, nauséeuse. C’est juste, vrai, et investi. Les comédiens, Camille Bernon en tête (l’héro-ïne), s’engagent à cor et à cri pour dénoncer l’Injustice et démontrer la nécessité de durcir la loi sur l’un des plus grands crimes de l’humanité. 

Paris Du 23/05/2018 au 10/06/2018 à Du mardi au samedi à 20h30, le dimanche à 16h30 Théâtre de la Tempête Cartoucherie, route du Champ-de-Manœuvre, 75012 Paris Téléphone : 01 43 28 36 36. Site du théâtre  

Change Me

de D'après Ovide, Isaac de Benserade et la vie de Brandon Teena

Théâtre
Mise en scène : Camille Bernon et Simon Bourgade
 
Avec : Camille Bernon, Pauline Bolcatto, Pauline Briand, Baptiste Chabauty, Mathieu Metral

Regard extérieur : Mathilde Hug

Scnénographie : Benjamin Gabrié

Lumières: Coralie Pacreau

Son : Vassili Bertrand

Vidéo : Raphaëlle Uriewicz

Durée : 1h45 Photo : © Benjamin Poree