Bérénice
Noël TINAZZI Paris
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Publié le 17 mai 2018
Aux Ateliers Berthier, Célie Pauthe monte « Bérénice » en mêlant respect scrupuleux du texte de Racine et évocation de la douleur amoureuse propre à Marguerite Duras. Une alchimie réussie, servie par un trio d’excellents acteurs.

Marier Racine et Duras, le projet semble hasardeux tant la langue extraordinairement contrôlée de l’un s’oppose à la forme on ne peut plus subjective de l’autre. Et pourtant Célie Pauthe réussit cette alchimie bizarre. Elle connaît bien Duras : en 2015, elle mettait en scène deux de ses textes, La Bête dans la jungle et La Maladie de la mort. Dans le programme, la metteure en scène dit avoir trouvé dans la Bérénice de Racine, seul texte sur lequel ait jamais écrit l’auteure de La Douleur, une clé de « la complexion si particulière des grandes amoureuses durassiennes ».

Ce que la metteure en scène connaît moins, ce sont les alexandrins auxquelles elle est confrontée pour la première fois, avouant s’y accrocher comme « à une planche de salut ». Avec un respect scrupuleux  des règles : marquant nettement les e muets, les liaisons et autres césures à l’hémistiche. Les amoureux du texte racinien dont nous sommes s’en plaindront d’autant moins que celui-ci est dit avec un grand naturel, sans grandiloquence aucune, par le formidable trio d’acteurs qui portent la pièce à son plus haut degré d’incandescence.

Pour tout décor un canapé d’angle, très contemporain, est posé tel un radeau échoué sur le sable qui recouvre la scène, comme une plage cernée par un haut rideau de tulle dans les replis duquel se font les entrée et sorties. Sur ce rideau sont aussi projetés, dans les interstices entre les cinq actes de la pièce, des extraits du film-poème méconnu de Marguerite Duras, Césarée. Un court-métrage de 1979 avec un texte dit par elle-même qui évoque la ville côtière de Judée, dont Bérénice était la reine, et dont il ne reste que « la mémoire de l’histoire ». Et des images qui montrent les statues de femmes et de déesses qui peuplent le parc du Carrousel, près du Louvre, à Paris.

Rien d’autre que la douleur

Retour au salon très parisien et au canapé où se livrent les batailles amoureuses enjeu de Bérénice. Là aussi où s’épanche la « tristesse majestueuse qui fait tout le plaisir de la tragédie », dont parle complaisamment Racine dans sa préface à la pièce. En mettant un point d’honneur « à faire quelque chose de rien ». Rien d’autre que la douleur, attestée dans l’histoire, d’un amour partagé entre Titus, nouvellement couronné empereur à Rome, et Bérénice, reine de Judée qui a tout quitté pour lui, patrie, famille, religion, et qui se voit menacée de la pire des humiliations : la répudiation. Le motif ? L’interdit qui empêche un empereur romain d’épouser une reine étrangère.

Mais est-ce bien de cela dont il s’agit ? On en doute en entendant le Titus formidablement incarné par Clément Bresson se perdre en conjectures et circonlocutions sur son sort. L’espace d’une longue tirade, il se persuade que tout est encore possible, qu’il peut convaincre le peuple de Rome, et surtout son Sénat, qu’il peut conjuguer amour et raison d’État. Avant de se résoudre au contraire. Plus la pièce avance, plus le personnage semble se torturer à loisir, joignant le geste à la parole, montrant une fracture qui va bien au-delà du conflit entre devoir et passion. Un nœud de mystères s’entortille sur scène. 

En revanche, la Bérénice d’une seule pièce de Mélodie Richard joue à chaque instant son va-tout. Sans vergogne, elle révèle à quel point elle a tout perdu en suivant ce romain persécuteur de son peuple, pour lequel elle a abandonné jusqu’à sa couronne, négligemment jetée sur la table basse du salon. Désormais, c’est à la colère qu’elle s’abandonne, lançant contre le traître des imprécations qui ne sont pas dans le texte mais dans la langue étrangère qui est la sienne, où l’on croit reconnaitre de l’hébreu. Avant de se raviser in extrémis et de rentrer à jamais dans le rang des résignées malheureuses.

Pas dans le texte non plus, le poème de Baudelaire « Sois sage ô ma douleur » auquel s’abandonne Antiochus, le troisième personnage du triangle amoureux désastreux accommodé par Racine, incarné par le très physique Mounir Margoum. Lui aussi éperdument amoureux de Bérénice (mais sans retour), le personnage, inventé de toutes pièces par le dramaturge pour bien enfoncer le clou de la douleur amoureuse, se frappe la tête contre un mur d’indifférence déguisée en amitié. C’est lui qui a le premier et le dernier mot de la pièce qui se conclut sur un « hélas ». Un soupir qui revient plus que de raison dans cette tragédie vouée aux regrets éternels.

Paris 17è Du 11/05/2018 au 10/06/2018 à 20h Odéon-Ateliers Berthier Angle de la rue Suarès et du Bd Berthier Téléphone : 01 44 85 40 40. Site du théâtre

Dianche à 15h

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Bérénice

de Jean Racine

Théâtre
Mise en scène : Célie Pauthe
 
Avec : Clément Bresson, Marie Fortuit, Mounir Margoum, Mahshad Mokhberi, Mélodie Richard, Hakim Romatif

Collaboraton artistique : Denis Loubaton
Assistante à la mise en scène : Marie Fortuit
Scénographie : Guillaume Delaveau
Lumières : Sébastien Michaud
Costumes : Anaïs Romand
Musique et son : Aline Loustalot
Vidéo : François Weber

Durée : 2h25 Photo : © Elisabeth Carecchio