Michel VOITURIER Bruxelles
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Publié le 14 mai 2018
Comme l’écrit Jacques De Decker dans sa préface de "L'Esprit frappeur : récit d'une aventure théâtrale": « l’éclosion du Théâtre de l’Esprit Frappeur est d’une importance première: c’est là que fut mis à feu ce qui deviendrait le jeune théâtre belge dont les déclinaisons se succéderaient jusqu’en l’an 2000 ».

Le fondateur de ce théâtre est un jeune homme de dix-huit ans, Albert-André Lheureux, qui transforme au début des années 60 les caves parentales de la rue Josaphat à Bruxelles en salle de spectacle. Enfant, déjà, il s’invente des représentations de marionnettes ; son père qui travaille dans le cinéma lui projette des tas de films et, organisateur de festivités, lui présente des gens du spectacle; fasciné par le cirque, il y va dès que possible. Tout est là, en lui, en germe, quasi en gènes.

 Les pièces sont choisies pour ce qu’elles apportent de nouveauté. « C’est bien l’énergie contenue dans les mots, leur force, les chocs qu’ils provoquent dans les situations ou les histoires qu’ils transportent, qui déterminèrent les choix des auteurs et des pièces, écrit-il ». Et il ajoute : « la pièce devait être porteuse d’une vision originale du monde. La musique de la pièce, celle des mots avait son importance bien sûr, mais aussi sa dimension visuelle. Il fallait montrer le monde autrement ».

Ainsi seront montés parmi d’autres Ionesco, Obaldia, Le Désir attrapé par la queue de Picasso, La Nuit des Alligators de Scott Forbes, Parle bas, sinon je crie de Leila Assunção, Un Hippopotame si sympathique de Richard Olivier, Le Jardin aux Betteraves de Roland Dubillard, Les Désirables d’Yves-William Delzenne, Les Deux Bourreaux d’Arrabal, Madame de Sade de Mishima, L ’Obsédé de John Fowless, Le Dépeupleur et La dernière bande de Samuel Beckett, Comptine d’Yves-Fabrice Lebeau ou Ferdydurke de Witold Gombrowicz…

Parallèlement, Albert-André Lheureux dresse rapidement l’inventaire des rapports qu’il entretenait avec la chanson à l’Ancienne Belgique (équivalent bruxellois de l’Olympia parisien), avec Béjart et les ballets du XXe siècle, avec la Monnaie et ses opéras. Il survole l’effervescence théâtrale des années 70 et suivantes. Il s’étend davantage sur la fondation des deux écoles belges d’art dramatique, l’I.A.D. et l’I.N.S.A.S. d’où sortira une génération nouvelle de comédiens, metteurs en scène, scénographes. La liste est longue des gens qu’il connut et fréquenta, cités un peu pêle-mêle dans une chronologie plutôt fluide, liés à quelques anecdotes et ponctués de pas mal d’adjectifs qualificatifs bienveillants.

 

Un parcours de metteur en scène

Quant à L’Esprit frappeur, il se métamorphose, grandit, marque des innovations dans le marketing de la communication. Il faudra un jour émigrer vers le Botanique et le Résidence Palace, avec même des incursions du côté du gigantisme de Forest National. L'auteur évoque quelques tournées internationales, notamment en Russie et au Mexique. Il s’attarde sur le spectacle qu’il consacra à la mémoire du chanteur belge le plus populaire : Brel en mille temps, avec Maurane, Philippe Lafontaine, Jofroi qui n’avaient pas 20 ans.

Albert-André Lheureux aime tracer le portrait de comédiens qu’il a estimés. Il a beaucoup à dire à propos de Marthe Dugard, Maria Casarès, Alain Cuny, Laurent Terzieff, Pieral... Il revient sur des rencontres mémorables, par exemple avec Marlène Dietrich, Mireille ou Charles Trenet et Gilbert Bécaud. Il évoque la passion qui l’a uni un long temps à Bernard De Coster, lui aussi en train de devenir metteur en scène renommé.

L’aventure se termine un jour quand le ministère en charge de la culture coupe brutalement tout subside. Le vent a tourné. Les préoccupations se tournent vers les troupes du « jeune théâtre» avec des enjeux différents, mais aussi des rivalités plus ou moins avouables. Albert-André délaissera la Belgique pour monter des opéras dans d’autres régions, en France, Irlande, Pologne, Bulgarie, Estonie, Espagne, aux USA et Canada.

Dans le bilan qu’il trace, il inscrit les mises en scène qu’il a préférées. Au théâtre : Les Sept Manières de traverser la rivière de Lodewijk De Boer, Le Roi pêcheur de Julien Gracq et Vendredi ou les limbes du Pacifique de Michel Tournier. À l’opéra : Les Diables de Loudun de Krzysztof Penderecki.

Il résume sa conception du travail scénique : "La mise en scène ne réside pas dans un travail appliqué et obscur, mais dans la révélation poétique et lumineuse de l’acteur. Elle consiste à faire remonter du plus profond de l’homme qui se cache derrière l’acteur une liberté franche, qui serve le personnage incarné. Bref, à faire montre d’une présence scénique fondée sur le don de soi total à chaque représentation".


L'Esprit frappeur
à propos...
L’Esprit Frappeur : Récit d’une aventure théâtrale

Paris/Bruxelles, Genèse, 2017, 208 p. Prix : 19,5 € version papier ; 12,99 € version ebook.

  Photo : © DR