Suzane VANINA Bruxelles
Contact
Publié le 6 mai 2018
Zéro de conduite pour ces Bad Boys, ces Enfants terribles à rencontrer au Carrefour des enfants perdus, soit une proposition théâtrale d'Armel Roussel pour assister ensemble à la fin de l'état d'enfance, voir les Premiers désirs, Ce plaisir qu'on dit charnel...

Dès son entrée dans le Studio du Théâtre National, le spectateur est devenu spect-acteur. Un duo de musiciennes pop-rock l'accueille - c'est "Juicy"- et quand il va plus avant, il ne foule pas de tapis rouge mais de la bonne terre recouvrant plateau et salle ainsi confondus. Au fur et à mesure du déroulement des évènements, les comédien/nes seront amenés à arpenter des lieux devenus indéfinis ou plutôt un espace unique. Le duo Juicy ne quittera pas le plateau, assurant les ambiances musicales par des créations personnelles.

Fidèlement, avec le retour des printemps, la pièce de Wedekind venue de loin (1891) refait surface, réinventée par des réalisatrices et réalisateurs avec plus ou moins de bonheur. Voici la troisième version depuis 2012, rien qu'à Bruxelles...(*2). Cette fois, Armel Roussel, le troisième réalisateur, dit lui-même qu'il en est à sa quatrième exploration (*1) et que la pièce n'a "jamais quitté sa table de nuit depuis 24 ans"! Pourquoi cette fascination ?  

La pièce (censurée l'époque) est déjà à l'origine de facture moderne. Le récit est ponctué d'annonces situant l'évolution chronologique dans le parcours d'une année scolaire ("Avant les vacances de printemps" ou "Après les résultats des examens") mais la succession des séquences se fait sans lien entre elles, comme des tableaux séparés aux ambiances différentes.

Pour le fond, les tabous affrontés sont restés les mêmes qu'au 19ème siècle: le désir, le sexe (masturbation, homosexualité, prostitution), la violence (inceste, viol), la peur, la morale et la mort (suicide, avortement), la nudité aussi... mais la force de Vie surtout, brutale et irrésistible.

L'habillage demande souvent un petit coup de neuf, un allègement d'un texte trop daté notamment. On peut compter sur Armel Roussel pour secouer les codes et oripeaux théâtraux classiques et pour en arriver à l'essentiel, à l'intemporel signifié par ce sol de terre.

Il ne s'agira donc pas d'une reconstitution historique mais pas non plus d'une véritable actualisation. Les ados d'aujourd'hui ne sont plus tout à fait les mêmes (en apparence) et les actrices et acteurs ne cachent pas qu'ils "jouent" des adolescents.

C'est qu'il ne s'agit pas de s'apitoyer sur des faits réels, "du vécu" (deux morts tout de même), mais de plonger plus avant et de s'intéresser à ces fameux tabous pour les analyser avec ironie : le sous-titre que Wedekind a donné à son oeuvre -"tragédie enfantine"- n'induit-il pas la dérision ? Le grotesque, le ridicule, l'exacerbation peuvent alors apparaître, dérangeant certains spectateurs...  Les allusions et clins d'oeil ne manquent pas: de la mère du jeune Melchior habillée façon Marylin Monroe aux pierres tombales portant les noms-titres d'oeuvres montées par la compagnie...
Sans conteste en tout cas, c'est une belle énergie, un grand souffle vital qui traverse le spectacle !

Le temps des doutes, des angoisses, des épreuves...

S'il propose sa vision de l'oeuvre, l'adaptateur reste néanmoins fidèle à l'auteur et se garde bien d'ajouter aux tabous abordés des problématiques plus actuelles. La permanence de certains comportements d'adultes en ressort plus dramatiquement encore.

Wedekind avait prévu une quarantaine de personnages pour raconter l'histoire qui se passe dans cette petite communauté provinciale allemande composée de jeunes de 14 ans, de leurs parents, profs... ainsi que d'un personnage allégorique:"l'Homme Masqué"/Nadège Cathelineau, dont la version 2018 dépasse tous les clichés...

En comptant les deux musiciennes: Julie Rens et Sacha Vovk, soit "Juicy", ce seront 13 actrices et acteurs qui se partagent tous les rôles. Pour les personnages centraux: Wendla/Judith Williquet, Martha/Amandine Laval, Moritz/Nicolas Luçon, Melchior/Julien Frégé aussi excellents que les mères: Florence Minder, Sophie Sénécaut... la bande à Roussel.

Un des metteurs en scène les plus remuants du paysage théâtral bruxellois est et reste Armel Roussel, un des plus attentifs surtout à réaliser un "effet de groupe" puissant et dans le même temps, à mettre en valeur ce qu'il appelle "le théâtre d'acteurs", de belles personnalités, chez lesquelles vie et théâtre ne font qu'un.

L’Éveil du printemps. Une tragédie enfantine
Bruxelles - Belgique Du 25/04/2018 au 05/05/2018 à 20h15 (sauf Me 02/05/2018:19h30 Théâtre National Boulevard Emile Jacqmain B-1000 Bruxelles, Bruxelles Téléphone : 022034155. Site du théâtre Réserver  

L’Éveil du printemps. Une tragédie enfantine

de D'après Frank Wedekind

Théâtre
Mise en scène : Armel Roussel
 
Avec : Nadège Cathelineau, Romain Cinter, Thomas Dubot, Amandine Laval, Nicolas Luçon, Florence Minder, Julie Rens, Sophie Sénécaut, Lode Thiery, Judith Williquet, Uiko Watanabe + Musique "live": JUICY (Julie Rens, Sacha Vovk)

Scénographie: Armel Roussel 
Assistanat: Julien Jaillot 
Création costumes: Coline Wauters -
Création son: Pierre Alexandre Lampert
Création lumière: Amélie Géhin
Création coiffure, maquillage: Urteza da Franseca
Collaboration artistique: Nathalie Borlée
Direction technique, régie générale: Rémy Brans
Construction décor, costumes: Ateliers du Théâtre National Wallonie-Bruxelles
Administratrice de production: Gabrielle Dailly - Chargé de diffusion: Tristan Barani
En FR surtitres EN

Durée : 2h30 Photo : © Hubert Amiel  

Création-production:[e]utopia[4]/Théâtre National Wallonie-Bruxelles
Coproduction: Théâtre National Wallonie-Bruxelles (BE)/Centre Dramatique National de Normandie-Rouen (FR) / COOP asbl & Shelter Prod.
Soutiens: Centre des Arts Scéniques/Fédération Wallonie-Bruxelles,Service Théâtre/ING et le tax shelter du gouvernement fédéral de Belgique

*1: en 1992, le jeune Armel Roussel établi à Bruxelles depuis 2 ans, était l'assistant du metteur en scène Michel Dezoteux au théâtre Varia pour... "L'Eveil du printemps". Un an plus tard, il fondait la compagnie Utopia.
*2: à revoir, et comparer: ruedutheatre.eu/article/2041/l-eveil-du-printemps/ ainsi que:
http://ruedutheatre.eu/article/1879/l-eveil-du-printemps/?symfony=12e2747a39d915524f9746441c4a14ea