Thibaut RADOMME Bruxelles
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Publié le 28 avril 2018
Samedi soir, Bruxelles bruissait d'une impatiente agitation : une des plus grandes voix de ces trente dernières années y était attendue pour donner un récital sold out depuis longtemps.

Une fois n'est pas coutume, cette critique doit s'ouvrir sur une confession : votre serviteur compte, depuis l'adolescence, parmi la petite centaine des fans les plus hardcore de Natalie Dessay. Il a tout vu, tout lu, tout entendu sur celle qu'à la grande époque il n'hésitait pas à comparer, mutatis mutandis, à la Callas. Un amoureux de longue date est nécessairement subjectif lorsqu'il doit parler de la femme de sa vie... mais l'est-il dans le sens de la complaisance aveugle ou de l'intransigeante exigence ? À vous de juger.

Le récital livré à la Monnaie par Natalie Dessay, accompagnée par Philippe Cassard au piano, est en demi-teinte, à l'image de la fin de la carrière lyrique de l'artiste : officiellement, c'est parce que sa tessiture de soprano légère la cantonne à des rôles de jeunes filles dont elle n'a plus l'âge qu'elle abandonne les scènes d'opéra en 2013 ; officieusement, on sait qu'à la suite de graves problèmes vocaux qu'elle a connus au début des années 2000 (un double polype sur les cordes vocales, dont elle avait alors largement donné l'écho dans la presse), sa voix s'est fatiguée, a vieilli et quelque peu perdu de l'inoubliable brillance qui la caractérisait. Ainsi, après de nombreuses annulations de contrats pour cause de fatigue ou de maladie à partir des années 2010, elle met finalement un terme à une éblouissante carrière de vingt ans qui a fait frissonner d'extase des milliers d'amateurs d'opéra à travers le monde.

En deux heures vingt de récital, c'est un résumé de cette fin de carrière que semble être venue confier l'artiste au public bruxellois, comme en une forme de psychanalyse publique en miniature : la virtuosité technique est toujours là, la voix s'absente parfois un peu quant à elle, et si elle demeure d'une pureté exaltante, elle bute sur les mêmes limites propres aux sopranos légères - trop peu de puissance, trop peu de profondeur dramatique. Ainsi, dans le répertoire des lieder de Schubert - tirés (sauf le délicieux inédit Die junge Nonne) du disque qu'elle a récemment enregistré et qui sert de prétexte à la tournée -, elle manque de gravité et d'épaisseur ; sa grâce flûtée colle mal, à dire vrai, à la mélancolie déchirante des émotions décrites par le compositeur autrichien.

Par ailleurs, dans les aigus virtuoses (marque de fabrique s'il en est de Natalie Dessay), sa voix a parfois eu du mal à rester claire. Fatigue ? maladie ? ou la faute aux pollens, comme la cantatrice l'a glissé dans un sourire ? Quoi qu'il en soit, il nous faut confesser un léger pincement au coeur en entendant cette voix jadis si pure et qui, désormais, s'enroue un peu devant l'obstacle.

Remarquons enfin la tendance de Natalie Dessay à passer en voix de variété dans le registre grave. Qu'il s'agisse d'un choix esthétique lié à sa réorientation de carrière post-lyrique ou d'une contrainte technique imposée par l'évolution de sa voix, c'est une habitude assez agaçante, qui ne symbolise que trop bien la personnalité vocale d'une chanteuse semblant ne pas vouloir choisir entre la poursuite d'un travail classique très exigeant (Franz Schubert par exemple) et la découverte du plaisir d'un répertoire de variété beaucoup plus léger (voir en particulier son travail avec Michel Legrand).

Du théâtre à l'opéra

Voilà pour l'intransigeance ; passons à l'amour. Le génie de Dessay a depuis toujours résidé, outre une voix remarquablement virtuose, dans un sens inné du jeu et une grande finesse d'interprétation théâtrale. De ce point de vue-là, elle n'a rien perdu de sa superbe et prend un plaisir visible et communicatif à incarner sur scène des personnages dont elle a finement étudié la psychologie. Lorsqu'elle entame l'"Air des bijoux" de Marguerite (Faust de Charles Gounod) à la fin du récital, c'est un feu d'artifice de couleurs et d'émotions - et soudain, ce n'est plus une chanteuse devant un piano, c'est véritablement une amoureuse devant son miroir. Oublié le piano, oublié le public, oublié la voix enrouée : Natalie Dessay est Marguerite. Elle est une grande dame du théâtre.

Elle reste aussi une grande dame de l'opéra : sa virtuosité formelle, sa maîtrise technique continuent d'éblouir, même si l'expérience apportée par la maturité ne semble pas avoir suffisamment compensé le poids des années sur les cordes vocales. D'une rapidité et d'une précision réjouissantes dans les vocalises, Natalie Dessay demeure une championne de la pure agilité vocale.

Le programme proposé est intéressant et bien balancé, alternant les tubes (Le nozze di Figaro) et les pièces moins connues (le cycle Alte Weisen de Hans Pfitzner), entremêlant les époques et les pays, mélangeant les thèmes et les langues - mettant ainsi en valeur la précision de la diction de la cantatrice, qui l'a rendue célèbre, en français (son répertoire favori, on se souvient de son enregistrement fondateur d'Airs d'opéras français en 1996) comme en allemand (une langue qu'elle a apprise au cours de ses années de formation au conservatoire de Bordeaux).

Le tout est offert avec beaucoup d'humanité et de simplicité, dans une relation de vraie proximité avec le public et de chaleureuse complicité avec son pianiste Philippe Cassard. Égale à elle-même et à la petite fille que sans doute elle fut (évoquée par la pochette de son récent album Between today and tomorrow), Natalie Dessay se montre pleine d'humour et de bonne humeur, pétillante et espiègle. Prompte à se jouer des codes guindés du récital lyrique, elle fait montre d'une décontraction frôlant parfois la désinvolture. On aime ou on déteste. Nous avons choisi d'aimer.

Récital "Portraits de femmes"
Bruxelles - Belgique Le 28/04/2018 à 20h00 La Monnaie Place de la Monnaie, 1000 Bruxelles Téléphone : +32 70 23 39 39. Site du théâtre Réserver  

Récital "Portraits de femmes"

de Natalie Dessay & Philippe Cassard

Récital Opéra  
Avec : Natalie Dessay, Philippe Cassard
Durée : 2h20 Photo : © Simon Fowler - Sony Classique