Cécile STROUK Thionville
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Publié le 19 avril 2018
Une semaine extra nourrissante à Thionville, en plein mois d’avril, pour ados et pour adultes autour d’un théâtre qui ose aborder les sujets qui fâchent. Pour bousculer la conscience collective des jeunes générations et les ouvrir aux multiples bienfaits de cet art décidément très vivant.

Après notre séjour express de 24h à Nancy pour le festival RING, nous prenons le train direction Thionville, petite commune frontalière tout près du Luxembourg. Nous avons une heure devant nous pour digérer les effets de la digithéâtralisation nancéenne et accueillir un autre festival, d’un tout autre genre : « Semaine Extra » Quatrième édition d’un événement créé pour les adolescent.e.s (collégien.ne.s et lycéen.ne.s) et première fois pour nous. Lorsque nous arrivons le lundi soir sur les chapeaux de roue, nous atterrissons directement au NEST théâtre. Un imposant bâtiment situé à quelques pas du charmant centre-ville de Thionville. Nastia, notre chère attachée de presse russe, nous accueille d’un sourire aussi large que ses lunettes dorées et aussi accueillant que ses bouclettes cendrées. Je reçois trois invitations, pour la pièce du soir. Et les deux du lendemain.

Le bar du NEST est noir de monde, toute génération confondue avec une légère dominante de jeunes. Nous entrons dans une petite salle cosy pour assister à une représentation des « Jours radieux », du disruptif dramaturge belge Jean-Marie Piemme. Mais avant, on nous annonce une « lever de rideau » de dix minutes assurée par des élèves d’une lycée pro de Metz. Une ribambelle d’ados pas encore bien dans leur peau, à la voix érayée, aux gestes incertains et à la confiance balbutiante, interprètent des morceaux de « L’homme libre » de Fabrice Melquiot. On apprécie leur bravoure d’être montés sur scène et d’avoir aussi bien appris leur texte, pas franchement maîtrisé mais courageusement déclamé. Cet aparté, en apparence anodin, raconte en filigrane l’engagement de ce festival : celui de diffuser largement les vertus du théâtre.

Radieuse entrée en matière

Dix minutes plus tard donc, la représentation commence. Une scène aménagée selon un système rectangulaire et mobile composés de canapés imbriqués les uns aux autres. Deux comédiens sont assis dessus – les parents -, et une autre comédienne est debout, à côté – leur fille. L’histoire de cette famille de blonds débute : au départ, « TOUT va bien ». Jusqu’à ce que s’installent quelques tensions : un homme qui passe un peu trop près de leur fille sans pourtant la menacer du regard, un vol imaginaire de leur voiture garée dans un coin du quartier mal fréquenté, une colère face à la disparition du porc dans les restaurants… Peu à peu, la paranoïa prend le dessus.

En fait, cette famille ne va pas bien du tout. Elle vit recluse, dans la peur permanente d’une attaque des autres, de ces Musulmans qui les envahissent, des prédateurs de petites filles, de tous ces autres qui ne sont pas eux. L’angoisse prend une telle ampleur qu’il leur faut trouver un salut. La fille, d’abord ambigüe face aux propos douteux tenus par ses parents, se radicalise à son tour. Et c’est elle qui prend les devants pour rejoindre un partie politique obscur mais qui tiendra ses promesses, lui ! Qui fermera les frontières, mettra les immigré.e.s à la porte, réinstallera le porc partout, etc. D’abord sceptiques, les parents se prennent au jeu.

Et les voilà partis dans une aventure improbable qui renforce encore davantage l’humour grinçant de cette pièce si bien écrite et si pertinemment mise en scène. De ces canapés qui renferment des trappes, la fille sort une poupée blanche neige et les sept nains, l’une devenant vite une « pute » pour subvenir aux besoins de ces « branleurs de mini-hommes ». Au langage courtois du début se substitue une vulgarité grandissante, qui explose à force d’avoir été trop contenue. Comme explosent ces accès de mots en Arabe chez la mère qui se met soudain à parler la langue dans un excitation féroce et pathologique. Ils finissent dans un château « enchanté » où a lieu une rave party improbable et ensanglantée.

L’interprétation est - et nous pesons notre mot - jouissive. Ça monte doucement puis ça explose, les comédiens rentrent en transe. Complètement délirants, ils crient, ils dansent, ils lâchent tout pour finir épuisés, vidés. Cette façon de mettre en scène l’extrémisme est hilarante et très juste. D’autant plus qu’elle est admirablement interprétée par trois comédiens complices, énergiques et dotés d’un sens inné du rythme scénique.

Extra Cool Week

Du charme d’un retour au lycée

Après une nuit dans un hôtel des plus agréables et un petit-déjeuner copieux, nous rejoignons la « cité scolaire » Charlemagne, à deux pas du NEST (tout est proche à Thionville). Un grand collège-lycée, aux vitres larges, aux couloirs interminables, au style strict et stylisée à la fois. Quelques souvenirs de jeunesse frappent notre esprit. Une sonnerie retentit, il est 10h. Des ados se précipitent vers la porte où nous attendons, nous, journalistes, depuis quelques minutes. Peu de temps après, nous entrons tous dans une salle qui abrite elle-même un petit théâtre.

Plusieurs chaises sont placées en arc de cercle pour cette représentation des « Imposteurs », écrite quelques semaines auparavant par Alexandre Koutchevsky sur la commande du directeur du festival pour la troisième année consécutive, Jean Boillot. Également à la mise en scène, il propose un dispositif inclusif où les artistes sont parmi les lycéen.ne.s. Deux comédiens de haut vol eux aussi : Isabelle Ronayette et Régis Laroche. De manière la plus naturelle du monde, elle parle de son adolescence à travers la diapositive d’une photo de classe diffusée sur un vidéoprojecteur au fond de la salle ; de ses camarades, de sa venue hasardeuse aux cours de théâtre, de Alice Molina. Qu’elle revoit des années plus tard, alors qu’elle répète la pièce qui nous est présentée. Lui, interagit, lui pose des questions, la provoque, la met face à sa propre version de la réalité, puis prend son rôle et raconte une autre histoire.

Très vite, on comprend qu’ils se « jouent » de nous, qu’ils s’inventent une vie. En même temps, ils utilisent leur vrai patronyme. Cette confusion est filée au cours d’une interaction dynamique sur le statut de comédien : qu’est-ce que jouer ? N’est-ce pas une forme d’imposture que d’emprunter un rôle qui n’est pas le nôtre mais dont on essaie de faire croire qu’il est le nôtre ? Qu’est-ce que cela signifie d’être payée pour « jouer », pour exercer sa passion aussi ? Autant de questions plus ou moins résolues soulevant une réflexion sur l’imposture potentielle du théâtre, qui finalement rattrape les comédiens. Cette Alice Molina, bien réelle (enfin, sans doute), a menti sur son identité. Les imposteurs sont eux-mêmes victimes d’imposture. Car elle est partout, au fond, cet impostura, du latin classique imponere, tromper. Outre l’intérêt ludique de la proposition, l’attention des élèves fut étonnante. Ils étaient à la fois médusés et amusés, intelligents dans leur écoute. Mais aussi dans leur prise de parole, notamment cet élève de 18 ans qui déclara à quel point l’enfance passe vite et qu’il est essentielle de la conserver, surtout adulte.

Nous avons achevé cette aventure mosellane par « Longueur d’ondes » au lycée Hélène Boucher (en hommage à la célèbre aviatrice). Une proposition ingénieuse au niveau de la mise en forme, mais ennuyante au niveau du propos. Des collégien.ne.s dans le public et quelques adultes face à trois personnages : une femme et un homme qui raconte l’histoire révolutionnaire de Lorraine Cœur d’Acier (LCA), la radio de la CGT, et un autre homme aux platines de cette pièce radiophonique et syndicaliste. Jugée un peu trop complexe pour le public car trop riche d’éléments historiques, de témoignages et d’interprétations. Et ce, malgré cette bibliothèque didactique et graphique qui illustre les propos des comédiens grâce à un assemblage de panneaux colorés.

Nous partons sous un soleil de plomb, séduits par l’audace discursive, la créativité scénique et la frappe culturelle de cette « Semaine Extra ». Qui, en fait, a lieu toute l’année dans la région. Chapeau car c’est aussi par-là que la société ira mieux.

Cécile Strouk envoyée spéciale de Thionville 

Extra Cool Week