Cécile STROUK Paris
Contact
Publié le 9 mars 2018
Voyage initiatique en Kibboutz d’une jeune Allemande, raconté à travers une mise en scène plurielle, polyphonique, documentaire. Et surtout, très convaincante, en plus d’être plaisante.

Lorsque nous arrivons à la Maison des Métallos ce jeudi soir pour « Le voyage de Miriam Frisch », la surprise est triple. Un, on nous annonce que la pièce mise en scène par Linda Blanchet aura lieu dans la salle du haut (que nous ne connaissions pas encore) ; deux, on nous indique une exposition à découvrir juste à côté sur la place des femmes dans la culture organisée par l'association "Les femmes derrière le rideau" (parfait pour un 8 mars) ; trois, une disposition scénique inhabituelle nous attend.

Avant même de nous asseoir à l’une des deux grandes tables en bois disposées l'une à côté de l'autre, un comédien nous tend un petit verre vide que l’on emporte avec nous en quête d’une place. Une fois toutes et tous attablé.e.s, nous nous épions discrètement, nous public, si soudainement proche, comme dans une cantine d’école le premier jour de rentrée. Beaucoup de femmes à notre tablée, de tout âge. Un chahut s’élève avant de retomber lorsque les lumières se tamisent.

Partir, oui mais pour quoi ?

Quatre comédiens sont réunis, debout sur l’une des quatre estrades latérales, nous incitant à tourner la tête pour les voir. Ils débutent la pièce par deux rituels, effectués dans le silence le plus complet : lavage de mains puis allumage de bougies par la suite disposées sur les tables. Ces gestes chargés de symboles donnent le ton à une proposition qui questionne la notion de l’individu dans le collectif et du collectif dans l’individu. À travers une expérience spécifique : celle de Miriam Frisch, partie 7 semaines en kibboutz en Israël pour… Là où toute la problématique de ce « voyage » initiatique. Qu’est-ce qui a poussé cette jeune Allemande de 25 ans à faire ce choix ?

Elle-même est bien en peine de répondre à cette question posée par « Linda », qui l’a interviewée en trois temps pour mettre en scène sa parole. À défaut de fournir une réponse claire, Miriam, via la voix de ces quatre comédiens - 2 femmes, 2 hommes - déroule ses impressions : de cette tonalité piquante que les Israéliens adoptent pour poser des questions à une étrangère (qui plus est une Allemande ayant voyagé une fois en Égypte), à cette béatitude face au système libertaire des kibboutz, en passant par son scepticisme progressif et le portrait des personnes ayant croisé son chemin.

Very Kibboutz trip

L’emprise du passé

Le voyage de Miriam raconte autant qu’il commente ou mime. Le spectateur revit avec elle des scènes du kibboutz tour à tour jouées par les comédiens (indifféremment homme ou femme), racontées par la protagoniste elle-même via des vidéos Skype ou documentées via des photographies diffusées sur deux écrans géants disposés en parallèle sur les côtés de cette scène rectangulaire.

Cette pluralité scénique fait écho à un autre choix, celui d'une polyphonie circulaire : placés tout autour de nous, sur les quatre estrades qui nous entourent, les comédiens sont Miriam, l’individualisant ou bien la "collectivant" dans des instants cacophoniques où tous disent la même chose en même temps. Effet qui suggère à quel point cette voix interroge sa voie et par là-même, cet héritage allemand si crispant pour certains Juifs. Miriam évoque le poids du passé, mais aussi l’importance de le dire, de ne pas l’oublier et de se reconcilier avec pour vivre au présent et envisager un futur serein.

Durant ce partage généreux où l’on regrette toutefois de ne pas en savoir plus sur les relations humaines qui se tissent dans des kibboutz, nous sirotons du vin déposé dans nos verres ; nous participons, main levée, à l’établissement express d’une Constitution ; nous goûtons à un fragment d’un repas issu d’une recette du père de Miriam.

Dans cette communauté forcée et improvisée, nous vivons avec d’autant plus de force les mots et les maux d’un état disruptif qui tente de se réinventer. De se réparer d’un passé complexe sur lequel il s’est construit et qui a évolué depuis. À l’image de Miriam qui, à sa manière, tente de réparer une responsabilité collective ou plutôt de se libérer d’une « culpabilité abstraite » qui lui appartient sans vraiment lui appartenir.

Comme dirait Hannah Harend dans une superbe archive diffusée à la fin du spectacle : « Ce n’est pas la langue allemande qui est devenue folle. »

Le voyage de Miriam Frisch
Paris Du 08/03/2018 au 11/03/2018 à Jeudi à 20h, vendredi à 12h30 et 20h, samedi à 15h et 19h, dimanche à 16h Maison des Métallos 94 rue Jean-Pierre Timbaud, 75011Paris Métro Saint-Maur/ Parmentier Téléphone : 01 47 00 25 20. Site du théâtre  

Le voyage de Miriam Frisch

de Écriture sous la direction de Linda Blanchet

Théâtre
Mise en scène : Linda Blanchet
 
Avec : Calypso Baquey, William Edimo, Cyril Texier, Angélique Zaini

Collaborations artistiques : Miriam Schulte, Gildas Goujet, Deborah Banoun, Gabord Rassov

Scénographie : Bénédicte Jolys

Vidéo : Florent Gouelou

Musique : Miriam Schulte

Création lumière : Alexandre Toscani, Gildas Goujet

Durée : 1h10 Photo : © Gaelle Simon