Cécile STROUK Contact
Publié le 28 février 2018
La Scène Nationale de la Rochelle présente une création inédite sur l’histoire d’une Allemande supposée folle, Ella. Une proposition soignée qui rend hommage à la force du féminin et dénonce, en filigrane, la « pauvrophobie ».

Quel plaisir d’aller, même pour 24h, à la Rochelle. Déjà foulée pour les Francofolies sous un soleil de plomb, nous revoilà un jour d’hiver 2018. Lorsque nous arrivons à la gare de cette charmante ville côtière du sud-ouest de la France, le froid est saisissant. Il est 18h. Le soleil n’est pas loin de se coucher, embrasant de ses couleurs rosées le port et ses lignes verticales. Deux heures plus tard et un Grog dans le ventre (pour la gorge), nous découvrons la Cursive, ébahis. La façade de la Scène Nationale de la Rochelle est somptueuse, à l'angle de deux petites rues pavées. Il s’agit là d’un ancien couvent réaménagé en lieu culturel pluridisciplinaire centré sur la création théâtrale et le cinéma d’art et d’essai.

To be a martyr

Nous rejoignons la grande salle du théâtre, parfaitement pleine, pour la première de Ella. Une adaptation inédite du texte de Herbert Achternbusch par Yves Beaunesne. Pour l’un, écrivain, peintre et cinéaste allemand ; pour l’autre, metteur en scène à la tête de la Comédie Poitou-Charentes. Selon les dires du directeur de la production rencontré après le spectacle chez André (restaurant de fruits de mer en forme de paquebot), cette histoire aurait été inspirée de la tante de l’auteur.

En l'occurrence, la Ella ici dépeinte est une martyre dans toute sa splendeur : rouée de coups dès l’enfance par un père acharné ; mariée de force à un homme plus vieux qui décide de l’enfermer dans un hôpital psychiatrique après avoir eu Joseph, son premier enfant ; travailleuse sans papiers ; déserrances ; traitements médicamenteux ; retours en HP ; vie chétive dans un poulailler auprès de sa sœur ; syphilis ; deuxième enfant ; troisième enfant mort-né ; stérilisation ; obsession du café (et du cyanure)… Bref, une vie jalonnée de pauvreté et de rejet social, sur fond de fin de 2nd guerre mondiale. Pourtant, la femme qui habite cette vaste scène est d’une sympathie sans nom. Émouvante, drôle, clairvoyante, « libre », comme elle aime à le répéter.

(Pi)Cure punitive

Folie sublimée

Dans ce rôle complexe de femme abîmée, Clotilde Mollet livre une interprétation remarquable, sans la moindre anicroche. Éclairée d’un double plafond rectangulaire posé juste au-dessus d’elle dans une atmosphère intimiste, elle déambule dans un espace délimité par cette diffusion subtile de lumière. Avec elle, une table et une chaise. Seuls éléments de décor à travers lesquels elle raconte sa vie, s’adressant à nous via un tutoiement qui, quelque part, responsabilise. Le public devient son confident, son ami, son fils peut-être. En tout cas, une figure familière, de confiance.

Ces objets finissent par perdre de leur signification première au profit d’incarnations plurielles qui servent le déploiement visuel de l’histoire, tout comme cette voix incroyable. La comédienne l’use avec aisance, clarté, la fendant volontairement parfois, ironisant, imitant, grimaçant, doutant, réfléchissant, regardant, répétant, soumise à des tics de langage : « Allez », « Là ». Son organe est mis au service d’une folie sans cesse proche du génie. Parce qu’Ella, au-delà d’être la « folle », a des dons : le violon, qui l’accompagne par moments, et le chant, aussi cristallin que dérisoire (ndlr : Clotilde Mollet a remporté le prix de violon et de musique de chambre du Conservatoire de Paris).

La maîtrise de ce texte - censé être interprété, selon les didascalies de l’auteur, par le fil Joseph déguisé en femme - gagne encore davantage en force grâce à la présence de cet autre personnage sur scène. Lui aussi éclairé par un double plafond, dans la diagonale de Ella, derrière elle, comme un écho, une ombre, un double. Cet homme, Camille Rocailleux, est musicien et compositeur. Il est assis à une table recouverte d’objets de toutes sortes qu’il utilise pour « faire du bruit ». Le bruit de la conscience ou de l’inconscient de Ella. Souvent discret, parfois tonitruant. Il compose la partition interne de Ella, apportant à ce discours la résonance du cœur, de ses palpitations, de ses emportements.

Cette sublimation d’un mal pourtant effrayant, la folie et avec elle la « pauvreté », est épatante de justesse. Justesse littéraire, scénographique, dramatique et musicale. La totale.

Cécile Strouk, envoyée spéciale de La Rochelle

La Rochelle Du 26/02/2018 au 28/02/2018 à 20h30 La Coursive 4 rue Saint Jean du Pérot 17000 La Rochelle Cedex 1 France Téléphone : 05 46 51 54 02. Site du théâtre

En tounée à partir de mars 2018

 

Ella

de Herbert Achternbusch

Théâtre
Mise en scène : Yves Beaunesne
 
Avec : Clothilde MOLLET, Camille ROCAILLEUX

Dramaturgie : Marion Bernède

Scénographie et vidéo : Damien Caille-Perret

Lumières : Nathalie Perrier

Création musicale : Camille Rocailleux

Création costumes : Jean-Daniel Vuillermoz

Maquillage et coiffures : Kuno Schlegelmilch

Assistanat à la mise en scène : Marie Clavaguera-Pratx

Durée : 1h30 Photo : © Guy Delahaye