J'étais dans ma maison et j'attendais que la pluie vienne
Noël TINAZZI Paris
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Publié le 26 janvier 2018
Avec des comédiennes de la Comédie française Chloé Dabert monte l’avant-dernière pièce de Jean-Luc Lagarce en respectant scrupuleusement le texte. Huis-clos suspendu de cinq femmes face au retour tant attendu du fils/frère enfui.

Le texte, tout le texte, rien que le texte avec ses cadences et ses ponctuations. Chloé Dabert ne fait pas d’esbroufe avec l’avant-dernière pièce de Jean-Luc Lagarce, parue en 1994, un an avant sa mort du sida. Sans artifices, donc, ni aucun ajout, ni aucun truc ou tic des jeunes metteurs en scène. Juste de temps à autre des musiques inquiétantes (orage, coups ?) qui se font entendre et trouent la bulle d’enfermement où vivent ces cinq femmes.

Ce respect quasi fétichiste du texte contribue à la caractérisation des cinq femmes confrontées au retour soudain du (petit)fils ou du frère enfui. Selon une choralité claire où chacune occupe une place particulière dans l’état de choc collectif provoqué par ce retournement tant attendu. Si l’unité de lieu est bien respectée dans cette pièce où tout se tient dans une même maison, le temps, lui, est éclaté entre plusieurs récits : celui du départ, de la remémoration de l’attente qui a suivi, celui des anticipations formulées alors, confrontées ensuite à celui du retour, celui les supputations qu’elles font désormais sur l’avenir.

Cinq femmes dans une même maisonnée isolée dans la campagne, un quintette sans prénom, simplement avec des indication d’âge par rapport à l’absent : La Plus Veille (la grand-mère sans doute), La Mère, L’Aînée (des trois sœurs), la Seconde et La Plus Jeune. Trois sœurs ? On pense évidemment à Tchekhov et plus la pièce avance plus la référence au dramaturge russe effleure, mais tout en légèreté. Elles sont ensemble dans cette maison d’où elles ont vu partir leur (petit)fils ou frère après une altercation avec le père qui l’a chassé. Il est parti pour un temps indéfini mais qui semble bien long si l’on en croit le récit de leur attente. Le père mort, le disparu est revenu ce jour même et il s’est écroulé sur le seuil  de la maison. Elles l’ont transporté dans sa chambre d’enfant à l’étage où il gît et d’où ne provient aucun bruit, aucun signe de vie. Le soupçon les gagne qu’il est revenu pour mourir...

Dans la belle scénographie de Pierre Nouvel, le spectacle se tient tout entier au pied de l’escalier que personne n’ose emprunter pour monter vers cette chambre à l’étage. Tout au plus s’accroche-t-on à sa rampe ou monte-t-on quelques marches histoire d’introduire un peu de mouvement dans ce huis-clos mortifère. En haut, dans la chambre du revenant, séparée par une voile de tulle transparent, on aperçoit un lit, vaguement renflé par une présence humaine immobile et silencieuse. Au rez-de-chaussée les mêmes rideaux de tulle séparent la « pièce à vivre » des autres où s’éclipse de temps à autre telle ou telle, si bien qu’elles restent toujours à vue. Elles forment comme un corps commun, une hydre dolente, chacune avec un discours propre sous le signe de la commune attente.

Jusqu’à la suffocation

Sous l’escalier, un réduit où est logé un piano sert de refuge à La Plus Jeune (Rebecca Marder). De là, dit-elle, elle a vu la violence de la scène entre le père et le fils. Violence que conteste La Seconde (Jennifer Decker) qui, elle, ne veut se souvenir que des bons moments, ceux où elle mettait sa robe rouge pour aller au bal du samedi soir danser avec lui. Et qui s’était jurée de la remettre le jour où il reviendrait. L’Aînée (Suliane Brahim) ne peut s’empêcher de faire les comptes de ces années perdues à attendre le jeune frère, de ressentir comme une brûlure le mépris qu’impliquait son silence. Ce silence, c’est ce qui semble le plus insupportable à La Mère (Clotilde de Bayser), silence qui s’est poursuivi avec son retour et qui l’étreint jusqu’à la suffocation. La Plus Vieille (Cécile Brune), pour sa part, se félicite d’avoir conservé en l’état et entretenu la chambre du garçon afin de le faire revenir.

Mais est-il vraiment revenu ? Soudain, on se prend à en douter. Tant l’échange suscité par son attente entre ces cinq femmes est fécond, pourrait durer indéfiniment.

Paris Du 24/01/2018 au 04/03/2018 à 20h30 Comédie Française-Théâtre du Vieux-Colombier 21 rue du Vieux-Colombier, 75006 Paris Téléphone : 01 44 39 87 00/01. Site du théâtre

Les mardis à 19h, les dimanches à 15h

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J'étais dans ma maison et j'attendais que la pluie vienne

de Jean-Luc Lagarce

Théâtre
Mise en scène : Chloé Dabert
 
Avec : Cécile Brune, Clotilde de Bayser, Suliane Brahim, Jennifer Decker, Rebecca Marder

Scénographie : Pierre Nouvel
Costumes : Marie La Rocca
Lumières : Kelig Le Bars
Musique : Lucas Lelièvre
Collaboration artistique : Sébastien Eveno

Durée : 1h30 Photo : © Raynaud de Lage